Gorges Al Abid

 Si nos mamans nous voyaient... 
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Depuis neuf ans que je gambade avec Mathieu, que j’ai pris sa route fantasque, c’est devenu aussi mon habitude les « n’importe quoi » de randonnée, les gentilles galères calculées.

Le genre qui te fait traverser, dans les marais, avec un k-way rouge, un bon troupeau de veaux, de vaches et de taureaux, dont certains ont les cornes effilées et les couilles grosses comme des boules de bowling. Et te retrouver, à trois mètres d’un gros mâle, tétanisée, en larmes, tandis que ton bonhomme te crie : « Mais avance ! Si on reste là, on est mort ! »

Le genre, encore, qui te fait gravir une montagne, en oubliant que Dieu a créé les chemins obliques, les sentiers zigzags, et en coupant au plus droit, sur la pente abrupte et encombrée, avançant péniblement, soufflant lamentablement, au rythme des encouragements de ton idiot de mec : « Allez ! C’est bien. Encore cinq-cent mètres. Dynamique. Plus vite. Allez ! » Et découvrir qu’au sommet, en fait, il n’y a rien, juste une forêt moche qui bouche le paysage : « Bon, bah... On redescend ? »

Le genre, aussi, qui te fait bivouaquer au bord d’une forêt, en haut d’une falaise, sous le plus gros orage de ta vie, qui gronde méchant, qui pétarade violent, faisant, à cent mètres, exploser des arbres et rouler des grosses pierres. Et te recroqueviller, la peur au ventre, sans pouvoir dormir, tandis que l’imbécile, là, passe sa tête dehors, souriant comme un enfant, riant à chacun des éclairs : « T’as vu ? C’est pas passé loin ! C’est chouette ! »

Bah voilà... Nous y sommes ! En plein dans la galère, au beau milieu d’une gorge , à crapahuter comme des chèvres sauvages , comme des cons aussi, avec la seule assurance que, un kilomètre droit devant, nous devrions récupérer la route.

Déjà bien engagés, faire marche arrière est impensable : trop pentu, trop dangereux. Descendre à pic, en effet, est bien plus ardu, bien plus périlleux que de grimper, davantage encore avec dix kilos dans le dos. Ne nous reste plus qu’à avancer, alors, en faisant fi des détails incommodants et en espérant qu’aucun, trop sérieux, n’entrave notre marche. Le cas échéant, si nous nous retrouvions, par exemple, au pied d’une crevasse infranchissable ou d’une falaise trop abrupte, nous serions, ma foi, dans une jolie petite merde : aucun réseau téléphonique et personne à nous attendre.

« Allons, me lance Mathieu, en avant ! Les détails, ça s’improvise, ça s’apprivoise. Il y a toujours un passage, que diable ! Et profitons du paysage, diantre ! » Alors, nous avançons...

Je tricote, pour ma part, un bien joli chemin, à partir de bribes de sentiers à chèvres , choisies habilement. Mathieu, lui, danse quelques pas techniques, sur deux-trois roches périlleuses, retrouvant là ses belles sensations d’escalade.

La rectitude espérée, le « droit devant ! » exclamé sont un tantinet approximatifs. Car il nous faut contourner, tout du long, quelques saillies de terre et des bombés rocheux, quelques falaises imprenables et des gouffres déplaisants. Il nous faut passer, aussi, des pentes raides pierreuses, les unes glissantes car sans végétation, les autres griffantes de trop.

À chaque cinquante mètres, je me dis : « Ça passera pas. » Mais à la fin, d’une cinquantaine à une autre, au gré des frayeurs, au rythme des palpitations, sous un flot de sueur et dans l’écho des grognements : ça passe. Sur le GPS, la route salvatrice rapidement se rapproche, aussi rapidement, tout du moins, que si nous avions fait le grand tour...

Un palier est franchi, puis un autre et encore un. À mesure que l’on monte, la pente s’amenuise, le gaz se disperse, le terrain se végétalise d’arbustes ras, puis s’arbore de chênes verts et d’oliviers. Le péril enfin est passé ; le gros kif avec lui.

En une bonne heure raide, nous avons parcouru un petit kilomètre chaud. C’était long, mais qu’est-ce que c’était bon ! Le paysage, de bout en bout, était grandiose. L’un des plus magnifiques, même, de nos jeunes vies.

Des gorges hautes et verticales, grandes et profondes, peintes d’une dizaine d’ocres, qui se pavanent dans la lumière crue du soir, qui exhalent leurs odeurs de garrigue, de poussière et de toute puissance. De l’autre côté, un large plateau sommital, forestier, sur lequel trônent quelques vieilles maisons en ruine. Des pustules vertes et foncées, des cactus, des euphorbes, partout parsemés, même aux flancs des falaises. Des chèvres sauvages , naines et noires , qui nous narguent de leur agilité, perchées sur quelque improbable promontoire, en groupe ou en solitaire, se régalant de la verdure alentour. Et l’oued, en contre-bas, à peine visible, qui bruisse, glougloute et résonne.

Nous débouchons enfin sur la route, usés mais heureux, admirant longuement le beau paysage, gagné à la sueur de nos fronts. Nous marchons encore une demi-heure, à la recherche d’un joli coin de bivouac : pas simple à flanc de montagne. Au-dessus d’un chemin forestier, nous déblayons un petit replat, tout juste aux dimensions de la guitoune.

La soirée est courte ; la nuit tombe vite en altitude. Rincés par ce crapahut, nous profitons toutefois des derniers rayons du soleil, de la solitude et de l’extase.

N.B. : Paumés au cœur de ces gorges du Maroc, notre sensation est étrange. En France, l’on se sent toujours protégé : par la gendarmerie de haute montagne, les pompiers et autres secouristes. Ici, c’est freestyle ! Nous sommes seuls ; alors, pas d’erreur possible. Nous ne pouvons compter que sur nous-même. Cette totale solitude, cette hyper-attention, elles attisent – bizarrement – notre ivresse montagnarde.

Depuis neuf ans que je gambade avec Mathieu, que j’ai pris sa route fantasque, c’est devenu aussi mon habitude les « n’importe quoi » de randonnée, les gentilles galères calculées.

Le genre qui te fait traverser, dans les marais, avec un k-way rouge, un bon troupeau de veaux, de vaches et de taureaux, dont certains ont les cornes effilées et les couilles grosses comme des boules de bowling. Et te retrouver, à trois mètres d’un gros mâle, tétanisée, en larmes, tandis que ton bonhomme te crie : « Mais avance ! Si on reste là, on est mort ! »

Le genre, encore, qui te fait gravir une montagne, en oubliant que Dieu a créé les chemins obliques, les sentiers zigzags, et en coupant au plus droit, sur la pente abrupte et encombrée, avançant péniblement, soufflant lamentablement, au rythme des encouragements de ton idiot de mec : « Allez ! C’est bien. Encore cinq-cent mètres. Dynamique. Plus vite. Allez ! » Et découvrir qu’au sommet, en fait, il n’y a rien, juste une forêt moche qui bouche le paysage : « Bon, bah... On redescend ? »

Le genre, aussi, qui te fait bivouaquer au bord d’une forêt, en haut d’une falaise, sous le plus gros orage de ta vie, qui gronde méchant, qui pétarade violent, faisant, à cent mètres, exploser des arbres et rouler des grosses pierres. Et te recroqueviller, la peur au ventre, sans pouvoir dormir, tandis que l’imbécile, là, passe sa tête dehors, souriant comme un enfant, riant à chacun des éclairs : « T’as vu ? C’est pas passé loin ! C’est chouette ! »

Bah voilà... Nous y sommes ! En plein dans la galère, au beau milieu d’une gorge, à crapahuter comme des chèvres sauvages, comme des cons aussi, avec la seule assurance que, un kilomètre droit devant, nous devrions récupérer la route.

Déjà bien engagés, faire marche arrière est impensable : trop pentu, trop dangereux. Descendre à pic, en effet, est bien plus ardu, bien plus périlleux que de grimper, davantage encore avec dix kilos dans le dos. Ne nous reste plus qu’à avancer, alors, en faisant fi des détails incommodants et en espérant qu’aucun, trop sérieux, n’entrave notre marche. Le cas échéant, si nous nous retrouvions, par exemple, au pied d’une crevasse infranchissable ou d’une falaise trop abrupte, nous serions, ma foi, dans une jolie petite merde : aucun réseau téléphonique et personne à nous attendre.

« Allons, me lance Mathieu, en avant ! Les détails, ça s’improvise, ça s’apprivoise. Il y a toujours un passage, que diable ! Et profitons du paysage, diantre ! » Alors, nous avançons...

Je tricote, pour ma part, un bien joli chemin, à partir de bribes de sentiers à chèvres, choisies habilement. Mathieu, lui, danse quelques pas techniques, sur deux-trois roches périlleuses, retrouvant là ses belles sensations d’escalade.

La rectitude espérée, le « droit devant ! » exclamé sont un tantinet approximatifs. Car il nous faut contourner, tout du long, quelques saillies de terre et des bombés rocheux, quelques falaises imprenables et des gouffres déplaisants. Il nous faut passer, aussi, des pentes raides pierreuses, les unes glissantes car sans végétation, les autres griffantes de trop.

À chaque cinquante mètres, je me dis : « Ça passera pas. » Mais à la fin, d’une cinquantaine à une autre, au gré des frayeurs, au rythme des palpitations, sous un flot de sueur et dans l’écho des grognements : ça passe. Sur le GPS, la route salvatrice rapidement se rapproche, aussi rapidement, tout du moins, que si nous avions fait le grand tour...

Un palier est franchi, puis un autre et encore un. À mesure que l’on monte, la pente s’amenuise, le gaz se disperse, le terrain se végétalise d’arbustes ras, puis s’arbore de chênes verts et d’oliviers. Le péril enfin est passé ; le gros kif avec lui.

En une bonne heure raide, nous avons parcouru un petit kilomètre chaud. C’était long, mais qu’est-ce que c’était bon ! Le paysage, de bout en bout, était grandiose. L’un des plus magnifiques, même, de nos jeunes vies.

Des gorges hautes et verticales, grandes et profondes, peintes d’une dizaine d’ocres, qui se pavanent dans la lumière crue du soir, qui exhalent leurs odeurs de garrigue, de poussière et de toute puissance. De l’autre côté, un large plateau sommital, forestier, sur lequel trônent quelques vieilles maisons en ruine. Des pustules vertes et foncées, des cactus, des euphorbes, partout parsemés, même aux flancs des falaises. Des chèvres sauvages, naines et noires, qui nous narguent de leur agilité, perchées sur quelque improbable promontoire, en groupe ou en solitaire, se régalant de la verdure alentour. Et l’oued, en contre-bas, à peine visible, qui bruisse, glougloute et résonne.

Nous débouchons enfin sur la route, usés mais heureux, admirant longuement le beau paysage, gagné à la sueur de nos fronts. Nous marchons encore une demi-heure, à la recherche d’un joli coin de bivouac : pas simple à flanc de montagne. Au-dessus d’un chemin forestier, nous déblayons un petit replat, tout juste aux dimensions de la guitoune.

La soirée est courte ; la nuit tombe vite en altitude. Rincés par ce crapahut, nous profitons toutefois des derniers rayons du soleil, de la solitude et de l’extase.

N.B. : Paumés au cœur de ces gorges du Maroc, notre sensation est étrange. En France, l’on se sent toujours protégé : par la gendarmerie de haute montagne, les pompiers et autres secouristes. Ici, c’est freestyle ! Nous sommes seuls ; alors, pas d’erreur possible. Nous ne pouvons compter que sur nous-même. Cette totale solitude, cette hyper-attention, elles attisent – bizarrement – notre ivresse montagnarde.


  1. En fait, 8 kg pour moi et 15 kg pour Mathieu, qui porte la nourriture. 

  2. Vers 17 h 30.