11 novembre 2013

 Aït Attab, son rasta et son potier 
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Petite monnaie

Lever six heures trente ; départ sept heures vingt. Nous descendons de notre colline, cahin-caha, vers la vallée d’Aït Attab, marchant sur ses terres rouges plutôt que sur la route, jusqu’à arriver à Moulay Aïssa Ben Dris, treize-mille habitants. Là, comme à l’habitude, nous buvons un kawa halib et faisons des provisions.

La ville est un point de passage important vers les cascades d’Ouzoud, haut-lieu touristique. Alors, sans surprise, chaque prix monte – pour nous – de quelques dirhams. Pragmatiques, peut-être un poil radins, nous tenons une liste complète des « petits prix marocains ». Elle nous permet de limiter les abus.

Ces abus, surtout les plus grossiers, ont tendance à nous échauffer, voire à nous rendre gueulards et rentre-dedans. C’est que, jeunes naïfs, nous aimons à nous voir comme deux « ouvriers-marcheurs », comme deux « voyageurs prolétaires ». Bah, quoi ? Ne sommes-nous pas arrivés là à pied, à la force du mollet et de l’esprit, curieux et ouverts, vivant d’une saine précarité ? Ne sommes-nous pas des citoyens du monde, humbles malgré nos grands privilèges ? Ne méritons-nous pas, alors, une considération égalitaire ? Ne voient-ils pas, d’ailleurs, que nous ne sommes pas ces richards vulgaires, ces grassouillets touristes ? Mouais... Ça, c’est une sacrée vision naïve, de bourgeois bohème dirais-je même. Je suis sûre qu’au terme du voyage, avec un peu de recul et davantage de maturité, nous lâcherons plus facilement notre précieuse petite monnaie, sans trop rechigner. Parce qu’après tout, sommes-nous réellement à quelques centaines d’euros près ?

Moustapha le rasta

En sortant de Moulay Aïssa, nous croisons un drôle de zigue. Peau tannée, longues dreadlocks, petite barbe grisonnante, chemisette colorée, jean délavé, petits souliers à boucle. C’est « Moustapha le rasta », avec son allure de pirate, une sorte de traîne-savates du village, un marginal pas tout à fait équilibré.

Il nous aborde naturellement, d’abord en anglais, ensuite en français, en des thèmes doux à nos oreilles : écologie, lien social, entraide, utilisation raisonnée et équitable des ressources, etc. Son pays le Maroc, il le trouve sale, jonché de déchets. « La planète est belle, nous dit-il, mais l’homme la détruit et, par là même, se détruit. »

Moustapha n’a pas toujours vécu là. Dans les années quatre-vingt-dix, il s’est expatrié en France, puis en Allemagne. Aujourd’hui plus tout jeune, désenchanté de l’Europe, il est bien décidé à rester au bled, y couler des jours heureux. De quoi vit-il ? De pas grand-chose, probablement. Du reste, des revenus de son vieux père.

Il nous raconte quantité d’histoires, nous parle de ses nombreux amis occidentaux. Mais qu’est-ce qui est vrai, dans tout ça ? Moustapha est un sympathique bonhomme, atypique ça c’est sûr, à côté de la plaque à sa manière. Il ne répond pas, en tous cas, aux critères de la bienséance marocaine. Sûr qu’il est mis au ban pour cela. Ici, me semble-t-il, la tolérance est partielle et partiale. Pas de place, alors, pour des alternatives trop grandes, trop éloignées du modèle du « bon marocain » : une moustache, une femme jeune, quelques enfants (des garçons si possible), une belle maison, un bon travail et de l’argent, autant que Dieu le veut.

Moustapha nous offre un coup au café, puis un autre dans sa maison : un cube en béton, de dix mètres carrés, sans fenêtre. À l’intérieur : un matelas, un réchaud, un gros tas de bordel et une odeur âcre d’urine. À l’extérieur, sur le mur, un tag : « Pas amis, pas confiance ».

Hussein le potier

Nous repartons finalement, direction la touristique Ouzoud. Motivé par quelques kilomètres à pied, Moustapha nous accompagne. En route, il propose de visiter « Hussein le potier », un ami. Pas pressés, plutôt curieux, nous le suivons.

Hussein, la cinquantaine, est un militaire à la retraite, ayant servi dans diverses régions d’Afrique. Il partage son temps, désormais, entre la maison familiale à Beni Mellal (à cinquante kilomètres, dans la plaine) et son atelier de poterie en montagne.

De ses mains habiles, il transforme la terre ocre-argileuse d’ici, en de hautes jarres. Il façonne, ainsi, une vingtaine de pièces par jour, toutes identiques, qu’il vend ensuite à un grossiste, pour dix dirhams pièce (un euro). Celui-ci les revend sur le souk, pour vingt dirhams (deux euros).

Combien gagne le potier ? Rapide calcul : 20 jarres par jour x 20 jours par mois x 10 dirhams = 4000 dirhams par mois, soit environ 400 euros. Ajoutons à cela sa retraite militaire (cent à deux-cent euros par mois) et nous tombons, grossièrement, sur cinq à six-cent euros par mois, soit trois fois plus que le salaire minimum marocain. C’est bien !

Pourtant, cinq jours par semaine, Hussein vit comme un ascète, travaillant de la manière la plus minimaliste qu’il soit. Sa cabane en brique n’a pas dix mètres carrés. Dedans s’y entassent ses vingt jarres journalières, un vieux matelas, une radio, un réchaud à gaz et une gamelle. Rien besoin de plus ; il a déjà tout pour lui, et la solitude, et le paysage.

Hussein aussi, à sa façon, est un marginal. Marginal par conviction et par simplicité, là où Moustapha semble l’être par style et par naufrage. L’un est un petit sage, un bel esprit ; l’autre un sacré loulou, un gentil fou. Mathieu et moi aimons mieux le premier genre.

Nous restons là trois jolies heures, assis dans le petit atelier, écoutant la radio en français, papotant et contemplant ce beau potier. Pendant qu’Hussein modèle l’argile sans relâche, Moustapha, lui, faisant fondre à la casserole des haricots blancs, prépare une de ces fameuses soupes marocaines. Miam !

Prendre sa liberté

Quinze heures : nous repartons. Moutaspha nous accompagne encore ; nous ne savons pas comment clore la rencontre.

Nous arrivons à l’oued Al Abid , au creux de ses spectaculaires gorges , pensant y passer la nuit, sur quelque plateforme caillouteuse. Moustapha se propose de bivouaquer avec nous, affirmant avoir déjà dormi là, avec des amis. Pourtant, aucun endroit où installer la guitoune : le terrain est bien trop accidenté. Voilà le moment, pour chacun, de reprendre sa liberté.

Nous franchissons l’oued torrentiel, sur un pont branlant qui n’inspire aucune confiance, mais sur lequel passe, pourtant, des camions, des bus et des camping-cars hollandais. Ils ont bien du courage.

Si nous continuons la route, nous devrons faire un énorme détour, de cinq kilomètres en lacet. Nous pourrions, plutôt, couper tout droit par les gorges, n’ayant à faire, alors, qu’un seul petit kilomètre.

Couper par des gorges ? Un seul petit kilomètre ? Sacrée connerie, sans aucune jugeote montagnarde !

Petite monnaie

Lever six heures trente ; départ sept heures vingt. Nous descendons de notre colline, cahin-caha, vers la vallée d’Aït Attab, marchant sur ses terres rouges plutôt que sur la route, jusqu’à arriver à Moulay Aïssa Ben Dris, treize-mille habitants. Là, comme à l’habitude, nous buvons un kawa halib et faisons des provisions.

La ville est un point de passage important vers les cascades d’Ouzoud, haut-lieu touristique. Alors, sans surprise, chaque prix monte – pour nous – de quelques dirhams. Pragmatiques, peut-être un poil radins, nous tenons une liste complète des « petits prix marocains ». Elle nous permet de limiter les abus.

Ces abus, surtout les plus grossiers, ont tendance à nous échauffer, voire à nous rendre gueulards et rentre-dedans. C’est que, jeunes naïfs, nous aimons à nous voir comme deux « ouvriers-marcheurs », comme deux « voyageurs prolétaires ». Bah, quoi ? Ne sommes-nous pas arrivés là à pied, à la force du mollet et de l’esprit, curieux et ouverts, vivant d’une saine précarité ? Ne sommes-nous pas des citoyens du monde, humbles malgré nos grands privilèges ? Ne méritons-nous pas, alors, une considération égalitaire ? Ne voient-ils pas, d’ailleurs, que nous ne sommes pas ces richards vulgaires, ces grassouillets touristes ? Mouais... Ça, c’est une sacrée vision naïve, de bourgeois bohème dirais-je même. Je suis sûre qu’au terme du voyage, avec un peu de recul et davantage de maturité, nous lâcherons plus facilement notre précieuse petite monnaie, sans trop rechigner. Parce qu’après tout, sommes-nous réellement à quelques centaines d’euros près ?

Moustapha le rasta

En sortant de Moulay Aïssa, nous croisons un drôle de zigue. Peau tannée, longues dreadlocks, petite barbe grisonnante, chemisette colorée, jean délavé, petits souliers à boucle. C’est « Moustapha le rasta », avec son allure de pirate, une sorte de traîne-savates du village, un marginal pas tout à fait équilibré.

Il nous aborde naturellement, d’abord en anglais, ensuite en français, en des thèmes doux à nos oreilles : écologie, lien social, entraide, utilisation raisonnée et équitable des ressources, etc. Son pays le Maroc, il le trouve sale, jonché de déchets. « La planète est belle, nous dit-il, mais l’homme la détruit et, par là même, se détruit. »

Moustapha n’a pas toujours vécu là. Dans les années quatre-vingt-dix, il s’est expatrié en France, puis en Allemagne. Aujourd’hui plus tout jeune, désenchanté de l’Europe, il est bien décidé à rester au bled, y couler des jours heureux. De quoi vit-il ? De pas grand-chose, probablement. Du reste, des revenus de son vieux père.

Il nous raconte quantité d’histoires, nous parle de ses nombreux amis occidentaux. Mais qu’est-ce qui est vrai, dans tout ça ? Moustapha est un sympathique bonhomme, atypique ça c’est sûr, à côté de la plaque à sa manière. Il ne répond pas, en tous cas, aux critères de la bienséance marocaine. Sûr qu’il est mis au ban pour cela. Ici, me semble-t-il, la tolérance est partielle et partiale. Pas de place, alors, pour des alternatives trop grandes, trop éloignées du modèle du « bon marocain » : une moustache, une femme jeune, quelques enfants (des garçons si possible), une belle maison, un bon travail et de l’argent, autant que Dieu le veut.

Moustapha nous offre un coup au café, puis un autre dans sa maison : un cube en béton, de dix mètres carrés, sans fenêtre. À l’intérieur : un matelas, un réchaud, un gros tas de bordel et une odeur âcre d’urine. À l’extérieur, sur le mur, un tag : « Pas amis, pas confiance ».

Hussein le potier

Nous repartons finalement, direction la touristique Ouzoud. Motivé par quelques kilomètres à pied, Moustapha nous accompagne. En route, il propose de visiter « Hussein le potier », un ami. Pas pressés, plutôt curieux, nous le suivons.

Hussein, la cinquantaine, est un militaire à la retraite, ayant servi dans diverses régions d’Afrique. Il partage son temps, désormais, entre la maison familiale à Beni Mellal (à cinquante kilomètres, dans la plaine) et son atelier de poterie en montagne.

De ses mains habiles, il transforme la terre ocre-argileuse d’ici, en de hautes jarres. Il façonne, ainsi, une vingtaine de pièces par jour, toutes identiques, qu’il vend ensuite à un grossiste, pour dix dirhams pièce (un euro). Celui-ci les revend sur le souk, pour vingt dirhams (deux euros).

Combien gagne le potier ? Rapide calcul : 20 jarres par jour x 20 jours par mois x 10 dirhams = 4000 dirhams par mois, soit environ 400 euros. Ajoutons à cela sa retraite militaire (cent à deux-cent euros par mois) et nous tombons, grossièrement, sur cinq à six-cent euros par mois, soit trois fois plus que le salaire minimum marocain. C’est bien !

Pourtant, cinq jours par semaine, Hussein vit comme un ascète, travaillant de la manière la plus minimaliste qu’il soit. Sa cabane en brique n’a pas dix mètres carrés. Dedans s’y entassent ses vingt jarres journalières, un vieux matelas, une radio, un réchaud à gaz et une gamelle. Rien besoin de plus ; il a déjà tout pour lui, et la solitude, et le paysage.

Hussein aussi, à sa façon, est un marginal. Marginal par conviction et par simplicité, là où Moustapha semble l’être par style et par naufrage. L’un est un petit sage, un bel esprit ; l’autre un sacré loulou, un gentil fou. Mathieu et moi aimons mieux le premier genre.

Nous restons là trois jolies heures, assis dans le petit atelier, écoutant la radio en français, papotant et contemplant ce beau potier. Pendant qu’Hussein modèle l’argile sans relâche, Moustapha, lui, faisant fondre à la casserole des haricots blancs, prépare une de ces fameuses soupes marocaines. Miam !

Prendre sa liberté

Quinze heures : nous repartons. Moutaspha nous accompagne encore ; nous ne savons pas comment clore la rencontre.

Nous arrivons à l’oued Al Abid, au creux de ses spectaculaires gorges, pensant y passer la nuit, sur quelque plateforme caillouteuse. Moustapha se propose de bivouaquer avec nous, affirmant avoir déjà dormi là, avec des amis. Pourtant, aucun endroit où installer la guitoune : le terrain est bien trop accidenté. Voilà le moment, pour chacun, de reprendre sa liberté.

Nous franchissons l’oued torrentiel, sur un pont branlant qui n’inspire aucune confiance, mais sur lequel passe, pourtant, des camions, des bus et des camping-cars hollandais. Ils ont bien du courage.

Si nous continuons la route, nous devrons faire un énorme détour, de cinq kilomètres en lacet. Nous pourrions, plutôt, couper tout droit par les gorges, n’ayant à faire, alors, qu’un seul petit kilomètre.

Couper par des gorges ? Un seul petit kilomètre ? Sacrée connerie, sans aucune jugeote montagnarde !