9 novembre 2013

 Fin du petit désert de novembre 
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Le compresseur à gaz s’est arrêté à deux heures de la nuit, laissant place à un silence total, effarant, si doux, si délicieux aux tympans qui bourdonnent. Je me rendors, avec à l’esprit cette question qui m’obsède : « Comment, dans un tel vacarme, ces pauvres enfants peuvent-ils faire leurs devoirs ? » Au petit matin, seule une meute de chiens étouffe le silence, hurlant au soleil qui se lève. C’est infiniment plus calme.

Le chef de ferme, notre hôte forcé, est plus détendu que la veille, plus enclin aux gentillesses. Dans la nuit, il nous a apporté couettes et matelas. Et ce matin, sa femme nous offre un lait chaud sucré et du pain. Nous les saluons chaleureusement, avant de partir.

Ce matin, nous avons à parcourir vingt bons kilomètres, le long du bitume, avant de déjeuner à Dar Oulad Zidouh. Nous pouvons presque apercevoir, au loin dans la brume, les contours flous de la ville, tant la platitude ici est absolue.

Si nous étions davantage intrépides, insoucieux d’être gêneurs, nous couperions plein sud à travers champs, la matinée durant, violant la nudité crue du paysage, gagnant alors deux-trois kilomètres, sans aucun obstacle à contourner, ni une seule seconde perdue à notre cap.

Mais, non ! Nous nous bornons à suivre le bitume, trop fainéants à l’idée de devoir justifier, en darija, le pourquoi de notre présence ici, au beau milieu de l’immensité agricole et labourée, alors que la route est proche et les voitures passantes. Je crois, en outre, que le paysan du monde n’aime pas que l’on traverse, sans raison valable, son territoire, si minuscule ou démesuré soit-il. En France, nous pourrions toujours gérer, discuter. Ici, étrangers, nous nous sentons peureux, moins légitimes.

En bord de route, aussi, il y a l’attrait gourmand d’un éventuel « café du village ». Le plaisir du repos en terrasse, à siroter une boisson chaude, à écouter les hommes qui jasent, voire à discuter un peu. Ça, tu ne le trouves pas, perdu au milieu d’un champ. Et de ça, en ce moment, nous en manquons sensiblement. Besoin de solitude dans l’excès d’humanité. Et d’humanité dans celui de solitude. C’est notre yoyo schizophrène de voyageurs.

Peut-être, en fait, que nous suivons cette fine route, comme l’on suivrait le fil d’Ariane dans un labyrinthe sans mur. Parce qu’évoluer ici, pour le profane, l’enfant de la campagne vallonnée, du marais, du bord océanique, de la ville ou que sais-je, a quelque chose d’effrayant. À perte de vue , aucun repère, rien qu’une barre montagneuse confuse qui se perd à l’infini. Alors, ce macadam, c’est la bouée à laquelle s’accroche le profane, pour ne pas se noyer dans sa propre terreur, celle d’être prisonnier à jamais du néant absolu. Non mais, grandiloquence à part, je jure que, apprentie voyageuse, ignare du désert, marcher ici fout les pétoches !

Aurais-je eu le même sentiment, six mois plus tôt, quand tout, ici, était cultivé, vert et vivant ? Non, probablement, car les saisons donnent au Maroc, dit-on, des visages terriblement contrastés. Pourtant... cette platitude, cette grandeur...

Nous entamons, finalement, la dernière longueur de ce « petit désert de novembre », la plus plate d’entre toute, la plus extrême dans sa nudité. De Rabat jusqu’au Haut Atlas, je n’aurais jamais cru découvrir de tels territoires, de si longues étendues, et ces couleurs, et ces labours, et ces pâturages, et ces vides, et ces monotonies. Si souvent, sous l’effet du soleil, nos secondes se sont dilatées, nos kilomètres avec ; nous avancions alors dans la torpeur, à rythme d’escargot ; que les paysages nous ont paru quelquefois gigantesques !

Lorsqu’enfin nous arrivons aux portes de Dar Oulad Zidouh, au bord de l’oued Oum Errabiâ , un peu en contre-haut de la ville, c’est encore un autre spectacle. Devant nous s’étend la plaine irriguée de Tadla, absolument verte et luxuriante, longue d’une centaine de kilomètres, d’est en ouest, et large d’une vingtaine, du nord au sud. Au terme de sa largeur, un brusque mur montagneux barre net l’horizon, haut de mille mètres. Bien au-delà, de hauts sommets enneigés flirtent avec le ciel. Non mais, oh ! C’est pas Dieu possible une telle transition !

À un boui-boui de la ville, ma main droite écrase un bon bout de tajine, tandis que la gauche griffonne quelques haïkus de circonstance.

Face à l’oppressante infinie
Sécheresse de la terre
Vague à l’âme

Barrière de nature
L’oued fait scission
Deux mondes fantasmés

Dans une plaine irriguée
Décor enchanteur
Respiration revenue

Cet après-midi, nous reprenons la marche, traversant à loisir la verdure, humant l’humidité du soir. Où dormirons-nous ?

P.S. : À un café, un homme, miteux trentenaire, propose de cirer les chaussures, comme il y en a tant au Maroc. Mais nous, avec nos gros godillots, ça ne nous intéresse pas. L’homme zone ici, l’après-midi durant, passant derrière les clients, finissant les restes de thé. Et, comme pour payer sa dette, il remet en place chaises et tables. Il a, dans les yeux et sur les lèvres, un quelque chose de très beau et de fier, malgré ses guenilles. Alors, lorsqu’il nous demande cinq dirhams, pour se payer un café, Mathieu les lui donne. Pas au mendiant, mais au bel homme. Ce geste-là, pourtant, il dérange sans cesse notre éthique d’athée, davantage encore au Maroc. Nos âmes n’ont pas encore saisi toute la charité musulmane.

Le compresseur à gaz s’est arrêté à deux heures de la nuit, laissant place à un silence total, effarant, si doux, si délicieux aux tympans qui bourdonnent. Je me rendors, avec à l’esprit cette question qui m’obsède : « Comment, dans un tel vacarme, ces pauvres enfants peuvent-ils faire leurs devoirs ? » Au petit matin, seule une meute de chiens étouffe le silence, hurlant au soleil qui se lève. C’est infiniment plus calme.

Le chef de ferme, notre hôte forcé, est plus détendu que la veille, plus enclin aux gentillesses. Dans la nuit, il nous a apporté couettes et matelas. Et ce matin, sa femme nous offre un lait chaud sucré et du pain. Nous les saluons chaleureusement, avant de partir.

Ce matin, nous avons à parcourir vingt bons kilomètres, le long du bitume, avant de déjeuner à Dar Oulad Zidouh. Nous pouvons presque apercevoir, au loin dans la brume, les contours flous de la ville, tant la platitude ici est absolue.

Si nous étions davantage intrépides, insoucieux d’être gêneurs, nous couperions plein sud à travers champs, la matinée durant, violant la nudité crue du paysage, gagnant alors deux-trois kilomètres, sans aucun obstacle à contourner, ni une seule seconde perdue à notre cap.

Mais, non ! Nous nous bornons à suivre le bitume, trop fainéants à l’idée de devoir justifier, en darija, le pourquoi de notre présence ici, au beau milieu de l’immensité agricole et labourée, alors que la route est proche et les voitures passantes. Je crois, en outre, que le paysan du monde n’aime pas que l’on traverse, sans raison valable, son territoire, si minuscule ou démesuré soit-il. En France, nous pourrions toujours gérer, discuter. Ici, étrangers, nous nous sentons peureux, moins légitimes.

En bord de route, aussi, il y a l’attrait gourmand d’un éventuel « café du village ». Le plaisir du repos en terrasse, à siroter une boisson chaude, à écouter les hommes qui jasent, voire à discuter un peu. Ça, tu ne le trouves pas, perdu au milieu d’un champ. Et de ça, en ce moment, nous en manquons sensiblement. Besoin de solitude dans l’excès d’humanité. Et d’humanité dans celui de solitude. C’est notre yoyo schizophrène de voyageurs.

Peut-être, en fait, que nous suivons cette fine route, comme l’on suivrait le fil d’Ariane dans un labyrinthe sans mur. Parce qu’évoluer ici, pour le profane, l’enfant de la campagne vallonnée, du marais, du bord océanique, de la ville ou que sais-je, a quelque chose d’effrayant. À perte de vue, aucun repère, rien qu’une barre montagneuse confuse qui se perd à l’infini. Alors, ce macadam, c’est la bouée à laquelle s’accroche le profane, pour ne pas se noyer dans sa propre terreur, celle d’être prisonnier à jamais du néant absolu. Non mais, grandiloquence à part, je jure que, apprentie voyageuse, ignare du désert, marcher ici fout les pétoches !

Aurais-je eu le même sentiment, six mois plus tôt, quand tout, ici, était cultivé, vert et vivant ? Non, probablement, car les saisons donnent au Maroc, dit-on, des visages terriblement contrastés. Pourtant... cette platitude, cette grandeur...

Nous entamons, finalement, la dernière longueur de ce « petit désert de novembre », la plus plate d’entre toute, la plus extrême dans sa nudité. De Rabat jusqu’au Haut Atlas, je n’aurais jamais cru découvrir de tels territoires, de si longues étendues, et ces couleurs, et ces labours, et ces pâturages, et ces vides, et ces monotonies. Si souvent, sous l’effet du soleil, nos secondes se sont dilatées, nos kilomètres avec ; nous avancions alors dans la torpeur, à rythme d’escargot ; que les paysages nous ont paru quelquefois gigantesques !

Lorsqu’enfin nous arrivons aux portes de Dar Oulad Zidouh, au bord de l’oued Oum Errabiâ, un peu en contre-haut de la ville, c’est encore un autre spectacle. Devant nous s’étend la plaine irriguée de Tadla, absolument verte et luxuriante, longue d’une centaine de kilomètres, d’est en ouest, et large d’une vingtaine, du nord au sud. Au terme de sa largeur, un brusque mur montagneux barre net l’horizon, haut de mille mètres. Bien au-delà, de hauts sommets enneigés flirtent avec le ciel. Non mais, oh ! C’est pas Dieu possible une telle transition !

À un boui-boui de la ville, ma main droite écrase un bon bout de tajine, tandis que la gauche griffonne quelques haïkus de circonstance.

Face à l’oppressante infinie
Sécheresse de la terre
Vague à l’âme

Barrière de nature
L’oued fait scission
Deux mondes fantasmés

Dans une plaine irriguée
Décor enchanteur
Respiration revenue

Cet après-midi, nous reprenons la marche, traversant à loisir la verdure, humant l’humidité du soir. Où dormirons-nous ?

P.S. : À un café, un homme, miteux trentenaire, propose de cirer les chaussures, comme il y en a tant au Maroc. Mais nous, avec nos gros godillots, ça ne nous intéresse pas. L’homme zone ici, l’après-midi durant, passant derrière les clients, finissant les restes de thé. Et, comme pour payer sa dette, il remet en place chaises et tables. Il a, dans les yeux et sur les lèvres, un quelque chose de très beau et de fier, malgré ses guenilles. Alors, lorsqu’il nous demande cinq dirhams, pour se payer un café, Mathieu les lui donne. Pas au mendiant, mais au bel homme. Ce geste-là, pourtant, il dérange sans cesse notre éthique d’athée, davantage encore au Maroc. Nos âmes n’ont pas encore saisi toute la charité musulmane.