8 novembre 2013

 Je suis d’un autre pays que le vôtre, d’un autre quartier, d’une autre solitude. Je m’invente aujourd’hui des chemins de traverse. Je ne suis plus de chez vous [...] La solitude ! (Léo Ferré)  
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Depuis Rabat, la topographie est amusante à suivre, à détecter. Partis du niveau de la mer, à la capitale, nous sommes montés jusqu’à neuf-cent mètres d’altitude, à Khouribga, par paliers successifs et erratiques, d’un plateau à un autre, traversant une vallée d’oued, quelques bourrelets montagneux transversaux et de nombreux collinaires, plus ou moins chaotiques. Dès lors, c’est la descente ! De Khouribga à Bni Oukil, où nous déjeunons ce midi, nous avons parcouru quarante kilomètres de pâturages et de petites cultures, en un large collinaire clairsemé crescendo.

Bni Oukil, c’est comme un petit port perdu, au cœur d’un vaste archipel terrestre, où tu ravitaillerais une ultime fois avant de partir à la solitude, caboter d’îlot en îlot, et où les barques de pêche seraient en fait une armada de mobylettes, alignées par dizaines au mouillage.

En tous ses suds, désormais, il n’y a qu’un vaste horizon nu, sans un seul grain de relief, qu’un grand corps décharné, s’exhibant sans aucune pudeur. Comme si un dieu sadique avait pris une campagne banale, l’avait écrasée longuement au marteau, jusqu’à l’aplatir tout à fait, puis l’avait entièrement dévêtue, ne lui laissant, éparses, que ses routes, ses bâtisses et quelques-unes de ses végétations rabougries.

Après le kawa, nous bifurquons sud-ouest, à quatre-vingt-dix degrés, sur une petite route absolument rectiligne et sans fin. Une oliveraie, une ferme ou un douar, quelquefois, s’observe dans le lointain. Le paysage est sec ; la saison est chaude ; le vide nous oppresse. Pourtant, c’est l’effort à faire, un vide à passer, pour pouvoir contempler les hauts sommets atlasiques.

Nous marchons trois heures dans ce paysage-là, salués par de rares 4 x 4 et quelques mobylettes. Le soleil, petit à petit, plisse ses yeux fatigués, jusqu’à les clore et s’endormir. Inutile d’écrire que bivouaquer ici est une gageure. Avec discrétion : une impossibilité. Nous serions vus à des kilomètres à la ronde.

À proximité d’un douar, nous discutons avec des jeunes, sans qu’aucune brèche d’hospitalité ne se fasse. Cinq-cent mètres plus loin, nous passons au large d’une fermette, où pétarade épouvantablement un quelconque engin, nous disant alors :
« Imagine vivre ici, avec ces explosions continuelles. L’horreur !
— Vivre ici ? T’es ouf ! Même pas y dormir une nuit. Les pauvres... »

Cinq-cent mètres encore, puis nous passons devant une maison mignonnette, la lorgnant longuement, sans toutefois oser y demander l’hospitalité, ni même d’y bivouaquer. Pourtant, au-delà, il n’y rien avant quatre kilomètres, avant trois quarts d’heure de marche. Mais, rien à faire, nos timidités nous bottent le cul, nous poussent en avant, préférant tenter l’imbécile que de baragouiner avec gêne notre situation.

Deux minutes s’écoulent et, miracle, un 4 x 4 s’arrête, dont le conducteur parle français. Il nous dit habiter non loin ; nous lui glissons ne pas savoir où dormir. Il réfléchit quelques secondes puis, sympa, nous fait grimper à son bord. Demi-tour toute, cinq-cent mètres en arrière, cinq-cent à droite, dans le champ qui pétarade... Nous bivouaquerons, ce soir, bercés par la douce mélodie d’un compresseur à gaz. « Même pas y dormir une nuit, hein ? » me lance Mathieu, un coup de coude dans les côtes.

L’homme, un Marocain vivant en Italie , est propriétaire, ici, de vingt-cinq hectares de terre, qu’il cultive exclusivement en betteraves sucrières . Son affaire tourne bien ; il emploie quinze ouvriers agricoles , payés chacun cent-cinquante euros par mois.

Il nous montre, pour dormir, un petit matelas crasseux, dans un hangar miteux. Mais nous préférons, de loin, notre cocon de toile, que nous plantons à proximité, au centre de trois jeunes oliviers. Une fois installés, l’homme nous apporte le thé et nous demande, d’un air moitié-gêné, nos passeports. Il veut les conserver pour la nuit. Bien entendu, nous refusons, un peu vexés, mais consentons, tout de même, à lui recopier les informations essentielles.

C’est bien la première fois, au Maroc, que l’on nous porte une telle méfiance. Que signifie-t-elle ?

Cet après-midi, nous avions dégoté, pour la sieste, quelques jolis oliviers. Les seuls, en fait, à des kilomètres à la ronde. La famille de la ferme mitoyenne, venant à nous, s’est d’abord montrée craintive, avant de comprendre nos bonnes intentions, puis de nous rassasier d’un copieux goûter. Le père nous a confié la présence, sur ces vastes territoires agricoles, de rôdeurs, de coupeurs de route, de vagabonds, de clochards.

Peut-être y a-t-il, en ces lieux, quelques affaires de brigandage, mettant tous le monde sur les nerfs, à l’instar des voleurs de bétail autour de Khouribga. Ce soir, pourtant, aucune ambiguïté : nous avons été clairs sur notre situation et nos intentions. Peut-être, alors, que les méfiances quotidiennes, à l’échelle d’un territoire, elles font tourner les cœurs, elles rendent moins bon. Tout français honnête, d’ailleurs, sait cela. Car, dans notre pays des mille et une peurs, qui accueillerait détendu l’inconnu, qui lui offrirait une gentillesse spontanée ? Peu : notre cœur n’est pas mauvais, mais la méfiance l’a fermé.

« L’Italien » finalement s’en retourne. Cette maison piteuse, en fait, n’est pas la sienne, mais celle de son chef de ferme, qui vit là avec cheval, femme et enfants. Il nous a, comme qui dirait, imposés à eux. Dès lors, la défiance du chef de ferme nous paraît davantage légitime.

Habitués, jusque-là, aux gentillesses nombreuses et aux accueils spontanés, nous en oublions presque notre statut d’étranger, et les fantasmes, voire les peurs, qui vont avec. Nous devrions avoir à l’esprit, pourtant, que dans certains territoires – par exemple, les grands espaces clairsemés de fermes – le sentiment de méfiance est plus naturel, plus prégnant qu’ailleurs.

Cette nuit, Mathieu ne s’endormira pas, brutalement bercé par les cris sourds du compresseur à gaz. Sous son duvet, il m’aboie : « C’est affreux ! C’est la pire nuit de ma vie ! » Mais moi, déjà, je dors...

Depuis Rabat, la topographie est amusante à suivre, à détecter. Partis du niveau de la mer, à la capitale, nous sommes montés jusqu’à neuf-cent mètres d’altitude, à Khouribga, par paliers successifs et erratiques, d’un plateau à un autre, traversant une vallée d’oued, quelques bourrelets montagneux transversaux et de nombreux collinaires, plus ou moins chaotiques. Dès lors, c’est la descente ! De Khouribga à Bni Oukil, où nous déjeunons ce midi, nous avons parcouru quarante kilomètres de pâturages et de petites cultures, en un large collinaire clairsemé crescendo.

Bni Oukil, c’est comme un petit port perdu, au cœur d’un vaste archipel terrestre, où tu ravitaillerais une ultime fois avant de partir à la solitude, caboter d’îlot en îlot, et où les barques de pêche seraient en fait une armada de mobylettes, alignées par dizaines au mouillage.

En tous ses suds, désormais, il n’y a qu’un vaste horizon nu, sans un seul grain de relief, qu’un grand corps décharné, s’exhibant sans aucune pudeur. Comme si un dieu sadique avait pris une campagne banale, l’avait écrasée longuement au marteau, jusqu’à l’aplatir tout à fait, puis l’avait entièrement dévêtue, ne lui laissant, éparses, que ses routes, ses bâtisses et quelques-unes de ses végétations rabougries.

Après le kawa, nous bifurquons sud-ouest, à quatre-vingt-dix degrés, sur une petite route absolument rectiligne et sans fin. Une oliveraie, une ferme ou un douar, quelquefois, s’observe dans le lointain. Le paysage est sec ; la saison est chaude ; le vide nous oppresse. Pourtant, c’est l’effort à faire, un vide à passer, pour pouvoir contempler les hauts sommets atlasiques.

Nous marchons trois heures dans ce paysage-là, salués par de rares 4 x 4 et quelques mobylettes. Le soleil, petit à petit, plisse ses yeux fatigués, jusqu’à les clore et s’endormir. Inutile d’écrire que bivouaquer ici est une gageure. Avec discrétion : une impossibilité. Nous serions vus à des kilomètres à la ronde.

À proximité d’un douar, nous discutons avec des jeunes, sans qu’aucune brèche d’hospitalité ne se fasse. Cinq-cent mètres plus loin, nous passons au large d’une fermette, où pétarade épouvantablement un quelconque engin, nous disant alors :
« Imagine vivre ici, avec ces explosions continuelles. L’horreur !
— Vivre ici ? T’es ouf ! Même pas y dormir une nuit. Les pauvres... »

Cinq-cent mètres encore, puis nous passons devant une maison mignonnette, la lorgnant longuement, sans toutefois oser y demander l’hospitalité, ni même d’y bivouaquer. Pourtant, au-delà, il n’y rien avant quatre kilomètres, avant trois quarts d’heure de marche. Mais, rien à faire, nos timidités nous bottent le cul, nous poussent en avant, préférant tenter l’imbécile que de baragouiner avec gêne notre situation.

Deux minutes s’écoulent et, miracle, un 4 x 4 s’arrête, dont le conducteur parle français. Il nous dit habiter non loin ; nous lui glissons ne pas savoir où dormir. Il réfléchit quelques secondes puis, sympa, nous fait grimper à son bord. Demi-tour toute, cinq-cent mètres en arrière, cinq-cent à droite, dans le champ qui pétarade... Nous bivouaquerons, ce soir, bercés par la douce mélodie d’un compresseur à gaz. « Même pas y dormir une nuit, hein ? » me lance Mathieu, un coup de coude dans les côtes.

L’homme, un Marocain vivant en Italie, est propriétaire, ici, de vingt-cinq hectares de terre, qu’il cultive exclusivement en betteraves sucrières. Son affaire tourne bien ; il emploie quinze ouvriers agricoles, payés chacun cent-cinquante euros par mois.

Il nous montre, pour dormir, un petit matelas crasseux, dans un hangar miteux. Mais nous préférons, de loin, notre cocon de toile, que nous plantons à proximité, au centre de trois jeunes oliviers. Une fois installés, l’homme nous apporte le thé et nous demande, d’un air moitié-gêné, nos passeports. Il veut les conserver pour la nuit. Bien entendu, nous refusons, un peu vexés, mais consentons, tout de même, à lui recopier les informations essentielles.

C’est bien la première fois, au Maroc, que l’on nous porte une telle méfiance. Que signifie-t-elle ?

Cet après-midi, nous avions dégoté, pour la sieste, quelques jolis oliviers. Les seuls, en fait, à des kilomètres à la ronde. La famille de la ferme mitoyenne, venant à nous, s’est d’abord montrée craintive, avant de comprendre nos bonnes intentions, puis de nous rassasier d’un copieux goûter. Le père nous a confié la présence, sur ces vastes territoires agricoles, de rôdeurs, de coupeurs de route, de vagabonds, de clochards.

Peut-être y a-t-il, en ces lieux, quelques affaires de brigandage, mettant tous le monde sur les nerfs, à l’instar des voleurs de bétail autour de Khouribga. Ce soir, pourtant, aucune ambiguïté : nous avons été clairs sur notre situation et nos intentions. Peut-être, alors, que les méfiances quotidiennes, à l’échelle d’un territoire, elles font tourner les cœurs, elles rendent moins bon. Tout français honnête, d’ailleurs, sait cela. Car, dans notre pays des mille et une peurs, qui accueillerait détendu l’inconnu, qui lui offrirait une gentillesse spontanée ? Peu : notre cœur n’est pas mauvais, mais la méfiance l’a fermé.

« L’Italien » finalement s’en retourne. Cette maison piteuse, en fait, n’est pas la sienne, mais celle de son chef de ferme, qui vit là avec cheval, femme et enfants. Il nous a, comme qui dirait, imposés à eux. Dès lors, la défiance du chef de ferme nous paraît davantage légitime.

Habitués, jusque-là, aux gentillesses nombreuses et aux accueils spontanés, nous en oublions presque notre statut d’étranger, et les fantasmes, voire les peurs, qui vont avec. Nous devrions avoir à l’esprit, pourtant, que dans certains territoires – par exemple, les grands espaces clairsemés de fermes – le sentiment de méfiance est plus naturel, plus prégnant qu’ailleurs.

Cette nuit, Mathieu ne s’endormira pas, brutalement bercé par les cris sourds du compresseur à gaz. Sous son duvet, il m’aboie : « C’est affreux ! C’est la pire nuit de ma vie ! » Mais moi, déjà, je dors...