Soirée du 7 novembre 2013

 L’âne bâté, battu, dans sa belle campagne, il brait du noir, il fait pitié. 
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La vue porte loin, sur ce bel espace faiblement vallonné, dénué d’arbre, rocailleux, poussiéreux et sec. Ici, la population est clairsemée. Pourtant, on l’observe partout, en petites tâches dispersées, à trois-cent-soixante degrés dans l’infini. Ce sont cent bergers qui errent, une baguette à la main, derrière leur poignée de moutons, du petit matin jusqu’au soir. Ce sont, aussi, toutes ces modestes maisons paysannes, posées sur quelques promontoires ou au creux des collines.

Ainsi, la règle se répète : « Le vide marocain n’est, bien souvent, qu’apparent. » Dur, alors, d’y trouver une jolie petite solitude noctambule, un coin tranquille de bivouac. Car n’importe où, finalement, l’humain te verra.

Nous examinons, néanmoins, les nombreuses maisons en ruine , éparpillées dans le paysage, certains que l’une d’elles offrira quelque morphologie accueillante et discrète. Une, effectivement, semble avoir ces qualités, surplombant en prime un magnifique horizon de jaunes, de marrons et de bleus.

Je déballe nos affaires, tandis que Mathieu époussette le sol jonché de pierres. Six minutes s’écoulent. La septième, des moutons sortent de nulle part, vraisemblablement de derrière un plissement fourbe du terrain. À côté, un lamentable âne clopine sur la pierraille avec, sur le dos, un gros berger qui le frappe.

Tous viennent à notre rencontre. Après le salam au berger, nous lui baragouinons un : « Brit nâass h’na. Je veux dormir ici. » Il ne comprend pas. Nous insistons : « Shams walou. Gayton h’na », tout en pointant le soleil, en montrant la tente et en mimant le dodo. Il dit wakha et nous invite chez lui.

Ce fellah-là, petit et gros, a : la soixantaine passée, une moustache grisonnante, un bonnet sur son crâne chauve. Son âne, chétif et malheureux, le supporte péniblement, dans l’effort et la souffrance, ahanant plus que de raison, avançant à foulées lentes et mal-assurées, tandis qu’il se fait frapper fort à l’encolure.

À chaque crac, mon visage se crispe. Pourquoi tant frapper cet animal ? Il ne rechigne pourtant pas à la corvée ! « Le bâton, nous a-t-on souvent dit, est le seul langage que comprenne l’âne marocain. » Bah là, mon berger, il a un sacré tic de langage...

L’âne , dans ce beau Maroc, est l’indispensable outil des campagnes. Un outil peu cher (cinquante à deux-cent euros), rustique, que l’on maltraite avec zèle, voire avec sadisme. Animal à tout faire, animal surexploité, animal serpillère, animal mort jeté aux kelbs, trop sale pour la poubelle. Depuis un mois, nous voyons ce docile âne : attendre sans eau sous le cagnard, traîner des carrioles surchargées, porter cent kilos à même le dos, soutenir des hommes trop fainéants pour marcher, etc.

Ce soir, nous avançons répugnés, au tempo lent de l’âne exténué, au rythme vif des coups qui le blessent. Un kilomètre malheureux, le temps d’écrire un poème.

Âne qui campe dans la montagne,
Au soleil claquant, cheville ficelée rase,
Broute de maigres herbes fades
Et décrépies, attendant sa pénible promenade.

Âne qui zigue puis qui zague,
Chancelant sous cent kilogrammes
De farine ou bien d’eau,
Qui rempliront les fours ou les seaux
Pour quelques jours, d’une famille des campagnes.

Cadavre crevé en bord de route,
D’un âne cogné par un camion.
Il traversait comme pris d’un doute,
Alors qu’à l’autre, nul doute ne barrait l’horizon.

Âne qui tire une carriole,
Un long plateau d’acier rouillé,
Chargé d’un gros tas d’herbes folles,
Arbustes piquants entremêlés,
Le long d’une route passante,
Et les camions tremblants
Rasent la pauvre carriole
Sans que jamais l’âne ne flanche.

Âne qui clopine, un petit d’homme sur le dos,
La maman marchant à côté,
Une baguette à la main,
Qui claque son museau,
S’en vont en ville, s’en vont au souk,
Quinze kilomètres à travers collines et sur la route,
Reviendront chargés de victuailles et d’eau.

Âne qui brait dans la nuit noire,
Le cœur amer pour ses frères morts,
Brait sa peine
Et brait son mal,
Jusqu’au lendemain où, fier et fort,
Il braira sous un beau soleil pâle :
« Au labeur, âne ! Au labeur, tous ! Jusqu’à la mort. »

Lorsque nous arrivons à sa ferme, tout de suite, le berger nous installe dehors à une table basse. Sa femme, très souriante, nous apporte un reste de couscous et du lait fermenté. Ça fait du bien ; c’est très copieux ; ça n’est pourtant qu’un simple encas. Ce soir, quoique rassasiés, nous devons faire honneur à la riche cuisine de notre hôtesse. Dans le long « salon invité », assis sur les nattes bariolées, nous passons une belle soirée en famille, entre discussions, photographies, questions, curiosités, émissions radio et quelques silences reposants.

Finalement, ce berger bourru, sous ses airs frustes et rustres, se révèle un bon homme. Et, pour cette histoire d’âne battu, je pense bien que c’est salement culturel, un foutu point de la culture marocaine. Pas sûr, pourtant, que l’on trouve mieux ailleurs...

La vue porte loin, sur ce bel espace faiblement vallonné, dénué d’arbre, rocailleux, poussiéreux et sec. Ici, la population est clairsemée. Pourtant, on l’observe partout, en petites tâches dispersées, à trois-cent-soixante degrés dans l’infini. Ce sont cent bergers qui errent, une baguette à la main, derrière leur poignée de moutons, du petit matin jusqu’au soir. Ce sont, aussi, toutes ces modestes maisons paysannes, posées sur quelques promontoires ou au creux des collines.

Ainsi, la règle se répète : « Le vide marocain n’est, bien souvent, qu’apparent. » Dur, alors, d’y trouver une jolie petite solitude noctambule, un coin tranquille de bivouac. Car n’importe où, finalement, l’humain te verra.

Nous examinons, néanmoins, les nombreuses maisons en ruine, éparpillées dans le paysage, certains que l’une d’elles offrira quelque morphologie accueillante et discrète. Une, effectivement, semble avoir ces qualités, surplombant en prime un magnifique horizon de jaunes, de marrons et de bleus.

Je déballe nos affaires, tandis que Mathieu époussette le sol jonché de pierres. Six minutes s’écoulent. La septième, des moutons sortent de nulle part, vraisemblablement de derrière un plissement fourbe du terrain. À côté, un lamentable âne clopine sur la pierraille avec, sur le dos, un gros berger qui le frappe.

Tous viennent à notre rencontre. Après le salam au berger, nous lui baragouinons un : « Brit nâass h’na. Je veux dormir ici. » Il ne comprend pas. Nous insistons : « Shams walou. Gayton h’na », tout en pointant le soleil, en montrant la tente et en mimant le dodo. Il dit wakha et nous invite chez lui.

Ce fellah-là, petit et gros, a : la soixantaine passée, une moustache grisonnante, un bonnet sur son crâne chauve. Son âne, chétif et malheureux, le supporte péniblement, dans l’effort et la souffrance, ahanant plus que de raison, avançant à foulées lentes et mal-assurées, tandis qu’il se fait frapper fort à l’encolure.

À chaque crac, mon visage se crispe. Pourquoi tant frapper cet animal ? Il ne rechigne pourtant pas à la corvée ! « Le bâton, nous a-t-on souvent dit, est le seul langage que comprenne l’âne marocain. » Bah là, mon berger, il a un sacré tic de langage...

L’âne, dans ce beau Maroc, est l’indispensable outil des campagnes. Un outil peu cher (cinquante à deux-cent euros), rustique, que l’on maltraite avec zèle, voire avec sadisme. Animal à tout faire, animal surexploité, animal serpillère, animal mort jeté aux kelbs, trop sale pour la poubelle. Depuis un mois, nous voyons ce docile âne : attendre sans eau sous le cagnard, traîner des carrioles surchargées, porter cent kilos à même le dos, soutenir des hommes trop fainéants pour marcher, etc.

Ce soir, nous avançons répugnés, au tempo lent de l’âne exténué, au rythme vif des coups qui le blessent. Un kilomètre malheureux, le temps d’écrire un poème.

Âne qui campe dans la montagne,
Au soleil claquant, cheville ficelée rase,
Broute de maigres herbes fades
Et décrépies, attendant sa pénible promenade.

Âne qui zigue puis qui zague,
Chancelant sous cent kilogrammes
De farine ou bien d’eau,
Qui rempliront les fours ou les seaux
Pour quelques jours, d’une famille des campagnes.

Cadavre crevé en bord de route,
D’un âne cogné par un camion.
Il traversait comme pris d’un doute,
Alors qu’à l’autre, nul doute ne barrait l’horizon.

Âne qui tire une carriole,
Un long plateau d’acier rouillé,
Chargé d’un gros tas d’herbes folles,
Arbustes piquants entremêlés,
Le long d’une route passante,
Et les camions tremblants
Rasent la pauvre carriole
Sans que jamais l’âne ne flanche.

Âne qui clopine, un petit d’homme sur le dos,
La maman marchant à côté,
Une baguette à la main,
Qui claque son museau,
S’en vont en ville, s’en vont au souk,
Quinze kilomètres à travers collines et sur la route,
Reviendront chargés de victuailles et d’eau.

Âne qui brait dans la nuit noire,
Le cœur amer pour ses frères morts,
Brait sa peine
Et brait son mal,
Jusqu’au lendemain où, fier et fort,
Il braira sous un beau soleil pâle :
« Au labeur, âne ! Au labeur, tous ! Jusqu’à la mort. »

Lorsque nous arrivons à sa ferme, tout de suite, le berger nous installe dehors à une table basse. Sa femme, très souriante, nous apporte un reste de couscous et du lait fermenté. Ça fait du bien ; c’est très copieux ; ça n’est pourtant qu’un simple encas. Ce soir, quoique rassasiés, nous devons faire honneur à la riche cuisine de notre hôtesse. Dans le long « salon invité », assis sur les nattes bariolées, nous passons une belle soirée en famille, entre discussions, photographies, questions, curiosités, émissions radio et quelques silences reposants.

Finalement, ce berger bourru, sous ses airs frustes et rustres, se révèle un bon homme. Et, pour cette histoire d’âne battu, je pense bien que c’est salement culturel, un foutu point de la culture marocaine. Pas sûr, pourtant, que l’on trouve mieux ailleurs...


  1. En français, « Soleil fini ». 

  2. En français, « Tente ici ». 

  3. En français, « D’accord ». 

  4. En français, « Chiens ».