6 novembre 2013

 1er mouharram 1435 : une nouvelle année au calendrier musulman. 
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La veille, le cinq

Après nous être taillés tôt de chez le gendarme, nous nous taillons une matinée chaude et tranquille, dans une longue étendue de champs jaunes, direction sud-ouest, Khouribga. La carte indique, à nos côtés, quelques vieux bourrelets montagneux, orientés nord-est – sud-ouest, auxquels nos esprits, cependant, ne prêtent pas attention, subjugués qu’ils sont par la monotonie des paysages, des couleurs, de la marche et du temps.

Alors nous avançons, puisqu’il le faut bien, contemplant ce qui doit l’être, tâchant de méditer un peu, ne papotant guère, broyant quelques noirceurs et, surtout, fantasmant sur le prochain village, sur ses probables cafés, sur l’odeur alléchante de ses viandes mises à grillées.

Mais, au dit village, à Bni Ykhlef, c’est la déception : ni café, ni viande, ni gargote, ni rien d’autre qu’une malheureuse boutique, un moulin à céréales et une pompe à essence.

C’est raide ! Les quatre derniers jours, en effet, ne nous ont affriolés que d’une belle soirée en famille et quelques sublimes paysages, le reste n’étant que froide mécanique voyageuse et petite oppression gendarmesque. Il faut pourtant, à la bonne santé du marcheur, des journées équilibrées et complètes, où rien ne manque de trop, ni la gastronomie, ni l’humain, ni la solitude, ni le paysage, ni l’effort, ni le repos, ni... auquel cas le marcheur devient morose.

Bah voilà ! À Bni Ykhlef : pas de viande grillée, juste un jus de pomme avalé comme un clampin sur le béton. Alors mon Mathieu le devient, et boudeur, et bougon.

Là, un monsieur, la soixantaine, nous aborde et discute. C’est Raoudi, instituteur à la retraite, propriétaire du moulin électrique. Rapidement, il repart, revient, nous offre yaourts et gâteaux, puis nous invite dans sa grande maison, pour le repos et la causette. Aujourd’hui, sa femme est malade ; c’est à lui, alors, qu’incombe la tâche de préparer le thé et servir les biscuits. Il la réalise avec autant de maladresse que de bonne humeur, espérant tout fort, taquin, que son épouse se rétablisse au plus vite.

Finalement, il nous convainc, sans trop de difficultés, à prendre quinze kilomètres de grand taxi, jusqu’à Khouribga, évitant ainsi l’autoroute et la longue entrée de ville. Au moment où Mathieu bourre les sacs dans le coffre, Raoudi paye au chauffeur nos deux places. Pourquoi tant de gentillesse ? Comme seule réponse, le généreux pointe un doigt vers le ciel : « C’est entre Lui et moi. » Raoudi et sa femme sont des « sages » : ils ont fait le hajj , le grand pèlerinage à La Mecque. Ce statut leur confère, probablement, quelque grandeur d’âme.

Khouribga

Arrivés à la ville, le cinq à midi, les gendarmes nous laissent enfin en paix, sans manquer, néanmoins, de nous harceler une ultime fois : « Quelle est votre position ? Quel est votre hôtel ? C’est pour votre sécurité ! » Nous insistons à leur dire Merde ! Mais ils insistent davantage, en nous téléphonant, encore et encore. Alors nous cédons ; ils ont avec eux l’autorité, la persévérance et la connerie.

Khouribga est une cité minière colossale, « capitale mondiale du phosphate », fondée par les colons français dans les années 1920 et peuplée, actuellement, par deux-cent mille âmes environ. L’agglomération, neuve et insipide, est en perpétuel boom, lié à l’exploitation massive et croissante du phosphate , ressource majeure du Maroc (qui détient 75 % des réserves mondiales connues).

Notre modeste hôtel est situé au cœur de la maigre médina, loin des quartiers proprets et des larges avenues rectilignes. De la fenêtre , nous observons à loisir la vie qui s’écoule, calme, presque endormie jusqu’à midi, puis qui s’éveille la nuit tombée, qui bouillonne et qui commerce.

Tôt le matin, les employés municipaux s’échinent à ramasser l’épaisse écume d’ordures, jetée la veille par une puissante marée de noctambules. Un policier pimpant siffle la circulation, débordé. Les magasins, eux, font la grasse mat’, ne s’endormant qu’à minuit passé. Dans la journée, des mendiants, des cireurs de pompes et des vendeurs de peu circulent, à droite à gauche, partout dans les rues. Et quand vient le soir, les jeunes, les familles et les vieux, tous sortent pour flâner, entre les étals qui petit à petit s’installent : vendeurs de Made in China, de confiseries, de fruits secs , de décorations, de jouets, de vêtements, etc.

En fin de matinée, lorsque les rayons volent haut dans le ciel, nous nous installons à la terrasse du café-de-la-place-d’en-bas. Là, ultime kif du marcheur au repos, nous buvons grand le soleil, gobons les brouhahas d’une ville qui s’éveille, avec un chāï à la main, ou un kawa halib, ou un bic pour écrire, ou un autre pour dessiner. Blancs-becs quasi-fondus dans la masse, qu’il est agréable de s’immerger au cœur de ces villes.

Le soir, nous nous gavons de foule, de pain et de viande, que l’on prend dans quelques gargotes des ruelles enfumées et grouillantes. Là, pour quarante dirhams chacun (4 €), nous avons sous le nez : une belle assiette de mouton grillé, des oignons, un bon pain, un soda, une soupette, une coupelle de purée de tomate et une autre de crudités. Ça sent bon la graille ; et ça bourdonne de séries concons à la télé. Petit instant typique de la vie marocaine.

Aujourd’hui, 6 novembre 2013 ou 1er mouharram 1435 : c’est le nouvel an musulman . Cela correspond à l’hégire W, le départ du prophète Mahomet, en 622 ap. J.-C., de La Mecque vers Médine, qui scelle le début de l’ère musulmane. Pour l’occasion, les familles sortent dans les rues, se visitent et s’offrent des mélanges de fruits secs : cacahuètes, amandes, noix de cajou, graines de tournesol, dattes, figues, etc.

Nota bene

– À Khouribga, beaucoup de mendicité, des vieux et des enfants en particulier. Certaines vieilles se retrouvent sur la place, en copines, papotant et mendiant de concert. Certains jeunes, eux, semblent faire cela pour « l’argent de poche » et les friandises. Et les autres, c’est plus sérieux...

– À l’hôtel, la réceptionniste semble gênée de nous accueillir. Les chambres, à 80 dirhams la nuit (8 €), sont très modestes, sans douche ni toilette. Pour elle, c’est trop rustique pour des touristes européens. Pour nous, c’est parfait !

– Dans les gargotes, les serviettes sont, en fait, de fines feuilles de papier. Mathieu les accumule avidement, pour en faire des brouillons, des papiers à prose.

La veille, le cinq

Après nous être taillés tôt de chez le gendarme, nous nous taillons une matinée chaude et tranquille, dans une longue étendue de champs jaunes, direction sud-ouest, Khouribga. La carte indique, à nos côtés, quelques vieux bourrelets montagneux, orientés nord-est – sud-ouest, auxquels nos esprits, cependant, ne prêtent pas attention, subjugués qu’ils sont par la monotonie des paysages, des couleurs, de la marche et du temps.

Alors nous avançons, puisqu’il le faut bien, contemplant ce qui doit l’être, tâchant de méditer un peu, ne papotant guère, broyant quelques noirceurs et, surtout, fantasmant sur le prochain village, sur ses probables cafés, sur l’odeur alléchante de ses viandes mises à grillées.

Mais, au dit village, à Bni Ykhlef, c’est la déception : ni café, ni viande, ni gargote, ni rien d’autre qu’une malheureuse boutique, un moulin à céréales et une pompe à essence.

C’est raide ! Les quatre derniers jours, en effet, ne nous ont affriolés que d’une belle soirée en famille et quelques sublimes paysages, le reste n’étant que froide mécanique voyageuse et petite oppression gendarmesque. Il faut pourtant, à la bonne santé du marcheur, des journées équilibrées et complètes, où rien ne manque de trop, ni la gastronomie, ni l’humain, ni la solitude, ni le paysage, ni l’effort, ni le repos, ni... auquel cas le marcheur devient morose.

Bah voilà ! À Bni Ykhlef : pas de viande grillée, juste un jus de pomme avalé comme un clampin sur le béton. Alors mon Mathieu le devient, et boudeur, et bougon.

Là, un monsieur, la soixantaine, nous aborde et discute. C’est Raoudi, instituteur à la retraite, propriétaire du moulin électrique. Rapidement, il repart, revient, nous offre yaourts et gâteaux, puis nous invite dans sa grande maison, pour le repos et la causette. Aujourd’hui, sa femme est malade ; c’est à lui, alors, qu’incombe la tâche de préparer le thé et servir les biscuits. Il la réalise avec autant de maladresse que de bonne humeur, espérant tout fort, taquin, que son épouse se rétablisse au plus vite.

Finalement, il nous convainc, sans trop de difficultés, à prendre quinze kilomètres de grand taxi, jusqu’à Khouribga, évitant ainsi l’autoroute et la longue entrée de ville. Au moment où Mathieu bourre les sacs dans le coffre, Raoudi paye au chauffeur nos deux places. Pourquoi tant de gentillesse ? Comme seule réponse, le généreux pointe un doigt vers le ciel : « C’est entre Lui et moi. » Raoudi et sa femme sont des « sages » : ils ont fait le hajj, le grand pèlerinage à La Mecque. Ce statut leur confère, probablement, quelque grandeur d’âme.

Khouribga

Arrivés à la ville, le cinq à midi, les gendarmes nous laissent enfin en paix, sans manquer, néanmoins, de nous harceler une ultime fois : « Quelle est votre position ? Quel est votre hôtel ? C’est pour votre sécurité ! » Nous insistons à leur dire Merde ! Mais ils insistent davantage, en nous téléphonant, encore et encore. Alors nous cédons ; ils ont avec eux l’autorité, la persévérance et la connerie.

Khouribga est une cité minière colossale, « capitale mondiale du phosphate », fondée par les colons français dans les années 1920 et peuplée, actuellement, par deux-cent mille âmes environ. L’agglomération, neuve et insipide, est en perpétuel boom, lié à l’exploitation massive et croissante du phosphate, ressource majeure du Maroc (qui détient 75 % des réserves mondiales connues).

Notre modeste hôtel est situé au cœur de la maigre médina, loin des quartiers proprets et des larges avenues rectilignes. De la fenêtre, nous observons à loisir la vie qui s’écoule, calme, presque endormie jusqu’à midi, puis qui s’éveille la nuit tombée, qui bouillonne et qui commerce.

Tôt le matin, les employés municipaux s’échinent à ramasser l’épaisse écume d’ordures, jetée la veille par une puissante marée de noctambules. Un policier pimpant siffle la circulation, débordé. Les magasins, eux, font la grasse mat’, ne s’endormant qu’à minuit passé. Dans la journée, des mendiants, des cireurs de pompes et des vendeurs de peu circulent, à droite à gauche, partout dans les rues. Et quand vient le soir, les jeunes, les familles et les vieux, tous sortent pour flâner, entre les étals qui petit à petit s’installent : vendeurs de Made in China, de confiseries, de fruits secs, de décorations, de jouets, de vêtements, etc.

En fin de matinée, lorsque les rayons volent haut dans le ciel, nous nous installons à la terrasse du café-de-la-place-d’en-bas. Là, ultime kif du marcheur au repos, nous buvons grand le soleil, gobons les brouhahas d’une ville qui s’éveille, avec un chāï à la main, ou un kawa halib, ou un bic pour écrire, ou un autre pour dessiner. Blancs-becs quasi-fondus dans la masse, qu’il est agréable de s’immerger au cœur de ces villes.

Le soir, nous nous gavons de foule, de pain et de viande, que l’on prend dans quelques gargotes des ruelles enfumées et grouillantes. Là, pour quarante dirhams chacun (4 €), nous avons sous le nez : une belle assiette de mouton grillé, des oignons, un bon pain, un soda, une soupette, une coupelle de purée de tomate et une autre de crudités. Ça sent bon la graille ; et ça bourdonne de séries concons à la télé. Petit instant typique de la vie marocaine.

Aujourd’hui, 6 novembre 2013 ou 1er mouharram 1435 : c’est le nouvel an musulman. Cela correspond à l’hégire, le départ du prophète Mahomet, en 622 ap. J.-C., de La Mecque vers Médine, qui scelle le début de l’ère musulmane. Pour l’occasion, les familles sortent dans les rues, se visitent et s’offrent des mélanges de fruits secs : cacahuètes, amandes, noix de cajou, graines de tournesol, dattes, figues, etc.

Nota bene

– À Khouribga, beaucoup de mendicité, des vieux et des enfants en particulier. Certaines vieilles se retrouvent sur la place, en copines, papotant et mendiant de concert. Certains jeunes, eux, semblent faire cela pour « l’argent de poche » et les friandises. Et les autres, c’est plus sérieux...

– À l’hôtel, la réceptionniste semble gênée de nous accueillir. Les chambres, à 80 dirhams la nuit (8 €), sont très modestes, sans douche ni toilette. Pour elle, c’est trop rustique pour des touristes européens. Pour nous, c’est parfait !

– Dans les gargotes, les serviettes sont, en fait, de fines feuilles de papier. Mathieu les accumule avidement, pour en faire des brouillons, des papiers à prose.


  1. Voir l’article Wikipedia hégire