2 novembre 2013

 Un faux raccourci, c’est une plongée rare dans le vrai monde, celui qui oublie l’homme et ses petites secondes, qui pulse à son rythme propre, un rythme auquel je me balance.  
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Ce matin : levé six heures trente, à la fraîche, motivés pour bien avancer aujourd’hui.

Une heure plus tard, nous quittons notre perchoir nocturne, admirant, de toute part, un océan de verdure qui se meut en de douces ondulations. M’enfin, ça, c’est pour la poésie. La réalité, elle, est un peu différente.

Car l’océan de verdure, nous sommes en fait noyés dedans, piégés dans ses broussailles épaisses et piquantes. Hier, pour venir coucher « tranquille » jusqu’ici, nous avons dû pénétrer loin dans la forêt, têtes baissées, à la manière brutale d’un sanglier sans cervelle. Donc, en toute logique, nous sommes perdus.

Alors, certes, nous l’admirons cinq minutes, ce poétique paysage verdoyant, le temps de s’apprêter, d’enfiler le sac, puis de faire le « câlin du matin ». Mais dès après, hop, c’est fini !

Mathieu prend les devants et, filant vaguement au nord à la recherche d’un chemin, s’enfonce avec dynamisme dans le mur végétal. Trente secondes s’écoulent. Je l’entends alors beugler, crier et geindre, contre les arbustes qui le griffent, les arbres calcinés qui le tâchent, les branches fourbes qui le frappent au visage, le sentier diabolique qui s’est enfui dans la nuit... et contre moi, bien entendu.

Mais, maline, je me place dix mètres en arrière, suivant calmement la trace que péniblement il nous taille, évitant de le relancer dans ses interjections grossières, disant « oui oui » quand il faut, « non non » sinon, évitant d’énerver davantage la bête enragée.

En sommes, nous développons là notre technique habituelle de « couple voyageur » : Mathieu fait le sale boulot, dynamique, un tantinet trop ardent, tandis que, en appui, je le seconde de très près...

Ce cirque dure une bonne demi-heure, jusqu’à enfin regagner le sentier diabolique, puis reprendre le cours du matin. Une demi-heure de griffures et de grognements : c’est long !


De là, si nous poursuivons à l’est sur la route d’hier, il nous faudra, dans deux kilomètres, plonger plein sud direction Khouribga.

Comme l’a si bien formulé Euclide W dans ses Éléments W, saviez-vous que : « aux triangles rectangles, le carré du côté qui soutient l’angle droit, est égal aux carrés des deux autres côtés » ? Ou, écrit concisément, que a² + b² = c² ? Et, son corollaire, que c < a + b ?

Mathieu, fin mathématicien, me chuchote à l’oreille : « Là, tu vois, on est sur a. Dans deux kilomètres, on plongera sur b. Si, à la place, on prend c, l’hypoténuse, la diagonale, j’crois bien qu’on va se raccourcir ! »

« Ouah ! P’tit génie ! » que j’lui réponds, admirative et envieuse. Pour la première fois du voyage, en effet, nous allons pouvoir couper largement à travers paysages. Ne plus bêtement longer la route, mais tracer notre propre chemin, en ne suivant qu’un vague cap. Sortir des sentiers battus, trifouiller, s’orienter, observer et, surtout, profiter pleinement du cœur de la nature. Bref, comme on aime !

Bon, le théorème de Pythagore, en fait, il s’applique moins bien lorsque le triangle rectangle est posé sur une montagne, que deux côtés zigzaguent comme des marins ivres et que le troisième, notre fameuse hypoténuse, traverse une forêt dense, monte et descend à répétition, trébuche sur des racines ou des ravines, doit contourner quelques troupeaux de vaches grimpeuses, etc.

M’enfin, pour la défense de Mathieu, il faut bien reconnaître que nous y prenons notre pied, dans ce faux raccourci, dans sa paisible et solitaire nature, dans ses paysages écorchés et clos. Momentanément, plus d’asphalte, plus de voiture. Juste l’enivrante senteur des pins et de la terre. Et un bruissement continu qui, si tu t’y donnes à plein-temps, devient un millier de chuchotements intimes, de la faune, de la flore et du vent.

Ce faux raccourci, c’est une plongée rare dans le vrai monde, celui qui oublie l’homme et ses petites secondes, qui pulse à son rythme propre, un rythme auquel je me balance.


À onze heures, nous finissons par quitter la forêt, par récupérer le macadam, pour nous remettre sur le droit chemin des hommes, au plein centre de longs champs jaunes, ras, de fétus de paille.

La route serpente alors autour des collines. L’une d’elle est parfaite. Elle est grosse et ronde. Elle a la peau plissée d’une belle femme. Dénudée entièrement, elle se laisse lorgner sa chair maghrébine. Maquillée juste ce qu’il faut en petites tâches vertes, elle est sublime. Tellement sublime qu’elle restera, à coup sûr, la plus superbe colline de notre voyage.

Cette beauté, pourtant, n’est pas naturelle. Elle est le fruit d’un fléau marocain contemporain : le surpâturage et la surexploitation en bois. Ainsi travaillée, elle s’érode sous les eaux et les vents, se détruit. Multipliez cela aux reliefs d’un territoire, comme c’est épidémique au Maroc, et l’on obtient des catastrophes récurrentes, voire irréversibles : glissements de terrain, inondations, diminution des ressources en eau, dégradation et pollution des sols, désertification, disparition de certaines espèces végétales et animales, raréfaction des ressources vitales pour les populations, etc.

Ce matin : levé six heures trente, à la fraîche, motivés pour bien avancer aujourd’hui.

Une heure plus tard, nous quittons notre perchoir nocturne, admirant, de toute part, un océan de verdure qui se meut en de douces ondulations. M’enfin, ça, c’est pour la poésie. La réalité, elle, est un peu différente.

Car l’océan de verdure, nous sommes en fait noyés dedans, piégés dans ses broussailles épaisses et piquantes. Hier, pour venir coucher « tranquille » jusqu’ici, nous avons dû pénétrer loin dans la forêt, têtes baissées, à la manière brutale d’un sanglier sans cervelle. Donc, en toute logique, nous sommes perdus.

Alors, certes, nous l’admirons cinq minutes, ce poétique paysage verdoyant, le temps de s’apprêter, d’enfiler le sac, puis de faire le « câlin du matin ». Mais dès après, hop, c’est fini !

Mathieu prend les devants et, filant vaguement au nord à la recherche d’un chemin, s’enfonce avec dynamisme dans le mur végétal. Trente secondes s’écoulent. Je l’entends alors beugler, crier et geindre, contre les arbustes qui le griffent, les arbres calcinés qui le tâchent, les branches fourbes qui le frappent au visage, le sentier diabolique qui s’est enfui dans la nuit... et contre moi, bien entendu.

Mais, maline, je me place dix mètres en arrière, suivant calmement la trace que péniblement il nous taille, évitant de le relancer dans ses interjections grossières, disant « oui oui » quand il faut, « non non » sinon, évitant d’énerver davantage la bête enragée.

En sommes, nous développons là notre technique habituelle de « couple voyageur » : Mathieu fait le sale boulot, dynamique, un tantinet trop ardent, tandis que, en appui, je le seconde de très près...

Ce cirque dure une bonne demi-heure, jusqu’à enfin regagner le sentier diabolique, puis reprendre le cours du matin. Une demi-heure de griffures et de grognements : c’est long !


De là, si nous poursuivons à l’est sur la route d’hier, il nous faudra, dans deux kilomètres, plonger plein sud direction Khouribga.

Comme l’a si bien formulé Euclide dans ses Éléments, saviez-vous que : « aux triangles rectangles, le carré du côté qui soutient l’angle droit, est égal aux carrés des deux autres côtés » ? Ou, écrit concisément, que a² + b² = c² ? Et, son corollaire, que c < a + b ?

Mathieu, fin mathématicien, me chuchote à l’oreille : « Là, tu vois, on est sur a. Dans deux kilomètres, on plongera sur b. Si, à la place, on prend c, l’hypoténuse, la diagonale, j’crois bien qu’on va se raccourcir ! »

« Ouah ! P’tit génie ! » que j’lui réponds, admirative et envieuse. Pour la première fois du voyage, en effet, nous allons pouvoir couper largement à travers paysages. Ne plus bêtement longer la route, mais tracer notre propre chemin, en ne suivant qu’un vague cap. Sortir des sentiers battus, trifouiller, s’orienter, observer et, surtout, profiter pleinement du cœur de la nature. Bref, comme on aime !

Bon, le théorème de Pythagore, en fait, il s’applique moins bien lorsque le triangle rectangle est posé sur une montagne, que deux côtés zigzaguent comme des marins ivres et que le troisième, notre fameuse hypoténuse, traverse une forêt dense, monte et descend à répétition, trébuche sur des racines ou des ravines, doit contourner quelques troupeaux de vaches grimpeuses, etc.

M’enfin, pour la défense de Mathieu, il faut bien reconnaître que nous y prenons notre pied, dans ce faux raccourci, dans sa paisible et solitaire nature, dans ses paysages écorchés et clos. Momentanément, plus d’asphalte, plus de voiture. Juste l’enivrante senteur des pins et de la terre. Et un bruissement continu qui, si tu t’y donnes à plein-temps, devient un millier de chuchotements intimes, de la faune, de la flore et du vent.

Ce faux raccourci, c’est une plongée rare dans le vrai monde, celui qui oublie l’homme et ses petites secondes, qui pulse à son rythme propre, un rythme auquel je me balance.


À onze heures, nous finissons par quitter la forêt, par récupérer le macadam, pour nous remettre sur le droit chemin des hommes, au plein centre de longs champs jaunes, ras, de fétus de paille.

La route serpente alors autour des collines. L’une d’elle est parfaite. Elle est grosse et ronde. Elle a la peau plissée d’une belle femme. Dénudée entièrement, elle se laisse lorgner sa chair maghrébine. Maquillée juste ce qu’il faut en petites tâches vertes, elle est sublime. Tellement sublime qu’elle restera, à coup sûr, la plus superbe colline de notre voyage.

Cette beauté, pourtant, n’est pas naturelle. Elle est le fruit d’un fléau marocain contemporain : le surpâturage et la surexploitation en bois. Ainsi travaillée, elle s’érode sous les eaux et les vents, se détruit. Multipliez cela aux reliefs d’un territoire, comme c’est épidémique au Maroc, et l’on obtient des catastrophes récurrentes, voire irréversibles : glissements de terrain, inondations, diminution des ressources en eau, dégradation et pollution des sols, désertification, disparition de certaines espèces végétales et animales, raréfaction des ressources vitales pour les populations, etc.


  1. Voir l’article Wikipedia Euclide

  2. Voir l’article Wikipedia Éléments