1er novembre 2013

 Rabat, et ça repart ! 
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Premier bilan

Après trois jours de léger repos, à rater le visa, à courir la capitale et à refaire notre flore intestinale : c’est la reprise !

C’est le commencement, aussi, d’un second mois. Le départ de cinq-cent nouveaux kilomètres de vagabondage, direction sud-sud-est, vers le massif du Haut Atlas. Quel est notre programme ? Aucun ! Nous avons juste hâte d’embrasser de la vue les montagnes, de gober par centaines leurs grandioses paysages, de nous y geler les miches. D’ici là, durant la quinzaine à venir : rien de prévu, rien de connu. Sur la carte, nous avons pointé, au hasard de nos inspirations, une petite route qui file à l’est, sautillant sur quelques collines, puis bascule plein sud, traversant un long plateau, jusqu’à Khourigba, une grosse ville minière. Nous ne savons pas, du reste, quels genres de territoires nous traverserons. Ça sera la surprise, bonne ou mauvaise, à coup sûr un peu des deux.

C’est le temps, enfin, d’un rapide bilan.

La première portion d’un long voyage, elle est toujours cruciale. Elle te crie si, oui ou non, tu dois continuer. C’est l’étape à passer, le point à partir duquel tu deviens invincible. Moi, durant ces jours, j’ai bien failli y perdre toutes mes plumes, renoncer, abandonner. Pourquoi ? Oh ! Il y a bien eu, un peu, la rudesse de l’acculturation, de l’isolement linguistique. Cette vérité, aussi, qu’il m’a fallu accepter : « Grande voyageuse, tu es seule, même au cœur de la foule qui te sourit. Ton bonheur est puissant, mais fugace. Tu flottes au-dessus du monde, partout bien, pourtant nulle part à ta place, toujours un peu étrangère. Et lorsque, presque, tu touches du doigt quelque essence, déjà, il te faut repartir. » Surtout, il y a eu la maladie. Cette foutue maladie qui, infime en temps normal, plombe ta mécanique de marcheuse, t’aigrit, te referme en toi-même, te fatigue, te vide de ton plaisir, de ta motivation, de tes kilos aussi.

Pourtant, ça a passé ! Comment ? Grâce au plaisir évident du métier et au soutien d’entre compagnons. Surtout, grâce à la sympathie des Marocains, leur gentillesse, leur hospitalité . Des gens du Rif, en particulier, qui ont été, avec nous, exceptionnels d’humanité. Bluffants même, au regard des pratiques françaises.

Le Rif centro-oriental, que nous tenons désormais en haute estime, fera certainement référence pour le reste du voyage.

Sortie de capitale

Sortir d’une capitale n’est pas chose aisée. Mais, c’est tout de même plus agréable que d’y pénétrer. Le stress alors désenfle, la crispation s’enfuit, le bonheur va crescendo.

B’slama Rabat ; Chokran Charlotte et Jérôme.

À huit heures, nous nous escampons de la ville, par la très longue avenue Mohammed VI, puis via le chic quartier des Ambassadeurs. Là, nous prenons un bon bain de grand luxe, piétinant au bord de riches pavillons surveillés, de hauts murs d’enceinte, de larges pelouses vertes et tondues, de piscines individuelles, de belles allées calmes et proprettes. Que j’aime traîner dans ces quartiers « bienfamés » ! Je m’y sens à l’aise, comme un canard timide dans un ballet de danse classique...

À neuf heures et demie, au détour d’un lacet à cent-quatre-vingt degrés, c’est enfin la délivrance. Al Hamdoulillâh. Nous nous retrouvons, sans préambule d’aucune sorte, sur le flanc d’un bourrelet de montagne, en haut d’une gorge étroite, que nous contournons à loisir par le sud. Le tumulte de la ville s’est apaisé. Seul un vague bourdonnement vibre encore dans le vide.

Nous sommes ici dans un plein espace de nature. Pourtant, même si la ville au loin s’est tue, sa mauvaise influence s’y étale, sous la forme de plastiques qui coulent sur la pente raide ou de camions qui passent en trombe, crachant noir, avec sur le dos les poubelles d’un million . Là, dans ce bucolisme bâtard, brève rencontre hallucinatoire, comme seule la marche sait en provoquer : sorti de nulle part, une sorte de berger passe devant nous, tout loqueteux, puis file en contre-bas, sans un mot, pour rejoindre un n’importe où. Normal...

Reprendre sa liberté

Onze heures trente : bonne pause contre un vieux mur, en avant d’un petit douar. Là, je dessine et Mathieu écrit, tandis que des groupes d’hommes passent devant nous, affluant à la mosquée . Alors, résonnant de tous côtés, les belles sourates du vendredi filent et volent, expulsées en crachats amples des divers haut-parleurs. Que c’est apaisant, poétique, presque magique ; ne nous manque plus que les sous-titres.

Après-midi : bonne marche, sans arrêt, excepté un contrôle des passeports par deux gendarmes (qui nous offrent des bouteilles d’eau, merci à eux). Nous évoluons là sur un petit plateau agricole, bordé de ravines, sec et triste en cette saison. Que la route, alors, nous semble longue et monotone !

En fin d’après-midi, nous passons à Ain El Aouda, bourgade de trente mille âmes, le temps d’un kawa halib et de refaire les provisions. Puis, hop, sans traîner, nous repartons.

En sortie de ville : long panorama grisâtre abominable. Des centaines d’immeubles ont poussé là, au simple état d’ossature. Au pied de quelques-uns d’eux, des tentes pouilleuses semblent installées pour le gardiennage. Lorsque nous passons devant elles, une petite nuée d’enfants s’ébroue et court à notre rencontre, pour mendier.

Étrange : sur l’énorme surface terreuse, aucun matériel ni engin de construction, comme si le chantier, à peine commencé, était déjà fini. Verrions-nous là l’expression concrète d’une bulle immobilière qui, à peine enflée, éclate ? En tout cas, cela fait « vaste zone de guerre ».

Ce soir, nous rejoignons un joli relief, chapelet de collines, emmêlé à l’asphalte sinueux. Plaisir des retrouvailles. Plaisir, aussi, de retrouver la liberté du grand air. À défaut d’autre chose, nous bivouaquons comme deux clampins, dans une forêt pentue, caillouteuse et récemment brûlée. Nous ingurgitons , fatigués, des sardines à l’huile, du pain au sésame et un radieux crépuscule.

Premier bilan

Après trois jours de léger repos, à rater le visa, à courir la capitale et à refaire notre flore intestinale : c’est la reprise !

C’est le commencement, aussi, d’un second mois. Le départ de cinq-cent nouveaux kilomètres de vagabondage, direction sud-sud-est, vers le massif du Haut Atlas. Quel est notre programme ? Aucun ! Nous avons juste hâte d’embrasser de la vue les montagnes, de gober par centaines leurs grandioses paysages, de nous y geler les miches. D’ici là, durant la quinzaine à venir : rien de prévu, rien de connu. Sur la carte, nous avons pointé, au hasard de nos inspirations, une petite route qui file à l’est, sautillant sur quelques collines, puis bascule plein sud, traversant un long plateau, jusqu’à Khourigba, une grosse ville minière. Nous ne savons pas, du reste, quels genres de territoires nous traverserons. Ça sera la surprise, bonne ou mauvaise, à coup sûr un peu des deux.

C’est le temps, enfin, d’un rapide bilan.

La première portion d’un long voyage, elle est toujours cruciale. Elle te crie si, oui ou non, tu dois continuer. C’est l’étape à passer, le point à partir duquel tu deviens invincible. Moi, durant ces jours, j’ai bien failli y perdre toutes mes plumes, renoncer, abandonner. Pourquoi ? Oh ! Il y a bien eu, un peu, la rudesse de l’acculturation, de l’isolement linguistique. Cette vérité, aussi, qu’il m’a fallu accepter : « Grande voyageuse, tu es seule, même au cœur de la foule qui te sourit. Ton bonheur est puissant, mais fugace. Tu flottes au-dessus du monde, partout bien, pourtant nulle part à ta place, toujours un peu étrangère. Et lorsque, presque, tu touches du doigt quelque essence, déjà, il te faut repartir. » Surtout, il y a eu la maladie. Cette foutue maladie qui, infime en temps normal, plombe ta mécanique de marcheuse, t’aigrit, te referme en toi-même, te fatigue, te vide de ton plaisir, de ta motivation, de tes kilos aussi.

Pourtant, ça a passé ! Comment ? Grâce au plaisir évident du métier et au soutien d’entre compagnons. Surtout, grâce à la sympathie des Marocains, leur gentillesse, leur hospitalité. Des gens du Rif, en particulier, qui ont été, avec nous, exceptionnels d’humanité. Bluffants même, au regard des pratiques françaises.

Le Rif centro-oriental, que nous tenons désormais en haute estime, fera certainement référence pour le reste du voyage.

Sortie de capitale

Sortir d’une capitale n’est pas chose aisée. Mais, c’est tout de même plus agréable que d’y pénétrer. Le stress alors désenfle, la crispation s’enfuit, le bonheur va crescendo.

B’slama Rabat ; Chokran Charlotte et Jérôme.

À huit heures, nous nous escampons de la ville, par la très longue avenue Mohammed VI, puis via le chic quartier des Ambassadeurs. Là, nous prenons un bon bain de grand luxe, piétinant au bord de riches pavillons surveillés, de hauts murs d’enceinte, de larges pelouses vertes et tondues, de piscines individuelles, de belles allées calmes et proprettes. Que j’aime traîner dans ces quartiers « bienfamés » ! Je m’y sens à l’aise, comme un canard timide dans un ballet de danse classique...

À neuf heures et demie, au détour d’un lacet à cent-quatre-vingt degrés, c’est enfin la délivrance. Al Hamdoulillâh. Nous nous retrouvons, sans préambule d’aucune sorte, sur le flanc d’un bourrelet de montagne, en haut d’une gorge étroite, que nous contournons à loisir par le sud. Le tumulte de la ville s’est apaisé. Seul un vague bourdonnement vibre encore dans le vide.

Nous sommes ici dans un plein espace de nature. Pourtant, même si la ville au loin s’est tue, sa mauvaise influence s’y étale, sous la forme de plastiques qui coulent sur la pente raide ou de camions qui passent en trombe, crachant noir, avec sur le dos les poubelles d’un million. Là, dans ce bucolisme bâtard, brève rencontre hallucinatoire, comme seule la marche sait en provoquer : sorti de nulle part, une sorte de berger passe devant nous, tout loqueteux, puis file en contre-bas, sans un mot, pour rejoindre un n’importe où. Normal...

Reprendre sa liberté

Onze heures trente : bonne pause contre un vieux mur, en avant d’un petit douar. Là, je dessine et Mathieu écrit, tandis que des groupes d’hommes passent devant nous, affluant à la mosquée. Alors, résonnant de tous côtés, les belles sourates du vendredi filent et volent, expulsées en crachats amples des divers haut-parleurs. Que c’est apaisant, poétique, presque magique ; ne nous manque plus que les sous-titres.

Après-midi : bonne marche, sans arrêt, excepté un contrôle des passeports par deux gendarmes (qui nous offrent des bouteilles d’eau, merci à eux). Nous évoluons là sur un petit plateau agricole, bordé de ravines, sec et triste en cette saison. Que la route, alors, nous semble longue et monotone !

En fin d’après-midi, nous passons à Ain El Aouda, bourgade de trente mille âmes, le temps d’un kawa halib et de refaire les provisions. Puis, hop, sans traîner, nous repartons.

En sortie de ville : long panorama grisâtre abominable. Des centaines d’immeubles ont poussé là, au simple état d’ossature. Au pied de quelques-uns d’eux, des tentes pouilleuses semblent installées pour le gardiennage. Lorsque nous passons devant elles, une petite nuée d’enfants s’ébroue et court à notre rencontre, pour mendier.

Étrange : sur l’énorme surface terreuse, aucun matériel ni engin de construction, comme si le chantier, à peine commencé, était déjà fini. Verrions-nous là l’expression concrète d’une bulle immobilière qui, à peine enflée, éclate ? En tout cas, cela fait « vaste zone de guerre ».

Ce soir, nous rejoignons un joli relief, chapelet de collines, emmêlé à l’asphalte sinueux. Plaisir des retrouvailles. Plaisir, aussi, de retrouver la liberté du grand air. À défaut d’autre chose, nous bivouaquons comme deux clampins, dans une forêt pentue, caillouteuse et récemment brûlée. Nous ingurgitons, fatigués, des sardines à l’huile, du pain au sésame et un radieux crépuscule.


  1. En français, « Aurevoir ». 

  2. En français, « Merci ». 

  3. En cette saison sèche... 

  4. En français, « Louange à Dieu ». 

  5. En français, « Café au lait ».