27 octobre 2013

 Premières expériences. Un, des gendarmes marocains. Deux, de la forêt profonde.  
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Début de matinée, à Dar Bel Amri : assis sur un bout de trottoir, un peu misérables, nous sirotons un Coca-Cola, en face de la gendarmerie royale . Quelle erreur ! Trois uniformes arrivent et nous ordonnent de les suivre. Bons bougres, nous obtempérons.

Le chef de brigade, cordial, nous fait asseoir , nous offre un verre de thé, puis inspecte longuement nos passeports. Alors, il nous questionne, passe deux-trois coups de téléphone, puis scribouille sur son ordinateur.

L’homme ne veut pas que nous marchions dans la forêt de la Maâmora, du moins, pas dans sa circonscription. Alors, avec insistance, il tente de nous dissuader :
« C’est dangereux !
— Ah ? Quels sont les dangers ?
— C’est une grande forêt. Y’a rien ni personne, là-bas. Pas de ville, pas de boutique, vous êtes seuls. C’est pas prudent.
— Mais nous avons une carte, un GPS, de l’eau, de la nourriture et, surtout, l’habitude de voyager comme ça.
— D’accord. Mais... euh... des bandits pourraient vous voler. Il y a des chasseurs, aussi. Et des animaux sauvages.
— Des bandits ? Dans la Maâmora ?
— Non non ! C’est tranquille, ici. La gendarmerie fait son travail ! Mais vous êtes français, ça peut attirer les convoitises.
— Nous venons de traverser le Rif et le Pays Jebala, à pied, pendant un mois. Et nous n’avons eu aucun problème. Les marocains sont très gentils et hospitaliers !
— Oui mais... »

Le chef essaie, insiste, téléphone encore, réexamine nos passeports et, finalement, nous propose d’aller à Sidi Slimane en voiture. Nous déclinons l’offre. Ce chef de brigade, il ne nous expose rien, ne nous explique pas. Il se contente de répéter, encore et encore, c’est dangereux ! Ne pourrait-il pas, tout simplement, nous balancer...

« Je ne veux pas que vous pénétrez, à pied, dans cette forêt. C’est un milieu isolé et fermé, dans lequel nous ne pourrons ni vous surveiller ni vous protéger. Les bandits ? Peut-être, il y en a. Probablement, non. Je ne peux rien vous assurer. Cette forêt, elle est très vaste. Nous ne la contrôlons pas. Moi-même, je ne la connais pas bien. Il y a certainement là-bas quelques trafics, magouilles et illégalités. Votre situation, aussi, pourrait attirer les convoitises des pauvres gens.

Je ne peux pas engager ma responsabilité pour deux jeunes étrangers intrépides. Ni mettre à votre seule disposition des moyens de sécurité. Pour tout vous dire, j’ai des aprioris sur vous, j’ai des aprioris sur cette forêt. Alors, les uns dans les autres... non non... ça ne colle pas ! Puis... voilà... ici, y’a pas de touriste, encore moins des comme vous. Alors... bon... faut me comprendre, hein. Et qu’est-ce que vous fichez là, d’ailleurs ? »

Il aurait pu dire ça. Nous aurions compris et même accepté. Sauf qu’il ne rabâche rien d’autre que : « C’est dangereux ! C’est dangereux ! » Alors, butés pareils, nous rétorquons : « Tout va bien. Y’a pas de problème. On va marcher. » Sommes-nous des petits cons égoïstes ? Peut-être. Affaire à suivre...

Enfin relâchés, nous reprenons la route. En sortie de ville, la voiture du sous-préfet s’arrête à notre hauteur. L’homme essaie de nous interdire l’entrée de sa forêt. Mais, sans raison fondée de sa part, nous répliquons encore : « Tout va bien. Y’a pas de problème. On va marcher. »

Battu, il nous impose cependant une escorte, avant de repartir en trombe. Une escorte ? Où, quand, comment ? Aucune idée. Il n’a rien dit de plus. Ma foi, nous nous accommoderons très bien d’une escorte imaginaire.

Cent mètres plus loin, une vieille femme nous apostrophe, pointe de son doigt la forêt, puis le fait glisser le long de sa gorge, comme pour dire : « Si vous entrez là, vous ne sortirez jamais vivants. » Nous préférons en sourire, prenant tout cela pour du fantasme, de la peur inconsidérée, envers une Maâmora méconnue d’eux. Et nous poursuivons, un peu refroidis...

Une heure plus tard, « l’escorte  » nous attend à l’ombre d’un eucalyptus : bel homme, élancé, la quarantaine, la moustache (bien entendu), endimanché, portant des mocassins mais pas d’arme. Péniblement, nous échangeons quelques mots, en darija surtout, sur sa famille et son village. Lorsque nous traversons celui-ci, il réquisitionne, pour nous, une grande bouteille de soda. Sympa, l’escorte. Moi, à sa place, je nous maudirais. Car nous le faisons marcher un dimanche midi, sous un soleil de plomb (Skhôn ! Bezef shams !)

Les sacs, qui pèsent trois jours de boustifaille, nous labourent les épaules. Alors, nous ferions bien une pause. Pourtant, ne voulant pas abuser du bon gendarme, nous continuons en plein cagnard, traîne-la-patte, grommelant tout de même contre l’autorité.

À quatorze heures, à un croisement : libération ! Nous sortons enfin de la circonscription du sous-préfet. Nous pouvons bien mourir la gueule ouverte, ce n’est plus de sa responsabilité. Comme quoi, le danger, il a des limites très... administratives. Après six kilomètres à marche forcée, le gendarme, ruisselant de sueur, nous salue chaleureusement, nous dit « Courage ! », puis s’en retourne, le pouce levé, dans l’attente d’une voiture.

Enfin seuls, nous profitons de l’ambiance feutrée de la forêt. La terre offre des nuances de rouges, d’ocres, d’oranges et de jaunes. Les arbres, des eucalyptus au feuillage d’un vert printanier, recouvrent le sol de leur ombre. Désormais, nous suivons une ancienne route coloniale, défoncée, reconquise par la végétation. Des chiens sauvages, hargneux, accompagnent notre route, que nous chassons à coup de pierres.

Quelques voitures empruntent notre piste, certainement des chasseurs. À leur approche, nous nous dissimulons. Non par peur. Mais pour éviter les questions. Surtout, pour ne pas gâcher cette si jolie solitude.

Au soleil couchant, l’horizon s’empourpre. Sentiments intenses, de bonheur, de liberté. Ce soir, l’avenir semble nous tendre les bras.

Au bivouac, lovés l’un contre l’autre, nous écoutons battre le cœur de la forêt. Au loin, deux hommes coupent du bois, illégalement, cachés par la nuit noire.

Début de matinée, à Dar Bel Amri : assis sur un bout de trottoir, un peu misérables, nous sirotons un Coca-Cola, en face de la gendarmerie royale. Quelle erreur ! Trois uniformes arrivent et nous ordonnent de les suivre. Bons bougres, nous obtempérons.

Le chef de brigade, cordial, nous fait asseoir, nous offre un verre de thé, puis inspecte longuement nos passeports. Alors, il nous questionne, passe deux-trois coups de téléphone, puis scribouille sur son ordinateur.

L’homme ne veut pas que nous marchions dans la forêt de la Maâmora, du moins, pas dans sa circonscription. Alors, avec insistance, il tente de nous dissuader :
« C’est dangereux !
— Ah ? Quels sont les dangers ?
— C’est une grande forêt. Y’a rien ni personne, là-bas. Pas de ville, pas de boutique, vous êtes seuls. C’est pas prudent.
— Mais nous avons une carte, un GPS, de l’eau, de la nourriture et, surtout, l’habitude de voyager comme ça.
— D’accord. Mais... euh... des bandits pourraient vous voler. Il y a des chasseurs, aussi. Et des animaux sauvages.
— Des bandits ? Dans la Maâmora ?
— Non non ! C’est tranquille, ici. La gendarmerie fait son travail ! Mais vous êtes français, ça peut attirer les convoitises.
— Nous venons de traverser le Rif et le Pays Jebala, à pied, pendant un mois. Et nous n’avons eu aucun problème. Les marocains sont très gentils et hospitaliers !
— Oui mais... »

Le chef essaie, insiste, téléphone encore, réexamine nos passeports et, finalement, nous propose d’aller à Sidi Slimane en voiture. Nous déclinons l’offre. Ce chef de brigade, il ne nous expose rien, ne nous explique pas. Il se contente de répéter, encore et encore, c’est dangereux ! Ne pourrait-il pas, tout simplement, nous balancer...

« Je ne veux pas que vous pénétrez, à pied, dans cette forêt. C’est un milieu isolé et fermé, dans lequel nous ne pourrons ni vous surveiller ni vous protéger. Les bandits ? Peut-être, il y en a. Probablement, non. Je ne peux rien vous assurer. Cette forêt, elle est très vaste. Nous ne la contrôlons pas. Moi-même, je ne la connais pas bien. Il y a certainement là-bas quelques trafics, magouilles et illégalités. Votre situation, aussi, pourrait attirer les convoitises des pauvres gens.

Je ne peux pas engager ma responsabilité pour deux jeunes étrangers intrépides. Ni mettre à votre seule disposition des moyens de sécurité. Pour tout vous dire, j’ai des aprioris sur vous, j’ai des aprioris sur cette forêt. Alors, les uns dans les autres... non non... ça ne colle pas ! Puis... voilà... ici, y’a pas de touriste, encore moins des comme vous. Alors... bon... faut me comprendre, hein. Et qu’est-ce que vous fichez là, d’ailleurs ? »

Il aurait pu dire ça. Nous aurions compris et même accepté. Sauf qu’il ne rabâche rien d’autre que : « C’est dangereux ! C’est dangereux ! » Alors, butés pareils, nous rétorquons : « Tout va bien. Y’a pas de problème. On va marcher. » Sommes-nous des petits cons égoïstes ? Peut-être. Affaire à suivre...

Enfin relâchés, nous reprenons la route. En sortie de ville, la voiture du sous-préfet s’arrête à notre hauteur. L’homme essaie de nous interdire l’entrée de sa forêt. Mais, sans raison fondée de sa part, nous répliquons encore : « Tout va bien. Y’a pas de problème. On va marcher. »

Battu, il nous impose cependant une escorte, avant de repartir en trombe. Une escorte ? Où, quand, comment ? Aucune idée. Il n’a rien dit de plus. Ma foi, nous nous accommoderons très bien d’une escorte imaginaire.

Cent mètres plus loin, une vieille femme nous apostrophe, pointe de son doigt la forêt, puis le fait glisser le long de sa gorge, comme pour dire : « Si vous entrez là, vous ne sortirez jamais vivants. » Nous préférons en sourire, prenant tout cela pour du fantasme, de la peur inconsidérée, envers une Maâmora méconnue d’eux. Et nous poursuivons, un peu refroidis...

Une heure plus tard, « l’escorte » nous attend à l’ombre d’un eucalyptus : bel homme, élancé, la quarantaine, la moustache (bien entendu), endimanché, portant des mocassins mais pas d’arme. Péniblement, nous échangeons quelques mots, en darija surtout, sur sa famille et son village. Lorsque nous traversons celui-ci, il réquisitionne, pour nous, une grande bouteille de soda. Sympa, l’escorte. Moi, à sa place, je nous maudirais. Car nous le faisons marcher un dimanche midi, sous un soleil de plomb (Skhôn ! Bezef shams !)

Les sacs, qui pèsent trois jours de boustifaille, nous labourent les épaules. Alors, nous ferions bien une pause. Pourtant, ne voulant pas abuser du bon gendarme, nous continuons en plein cagnard, traîne-la-patte, grommelant tout de même contre l’autorité.

À quatorze heures, à un croisement : libération ! Nous sortons enfin de la circonscription du sous-préfet. Nous pouvons bien mourir la gueule ouverte, ce n’est plus de sa responsabilité. Comme quoi, le danger, il a des limites très... administratives. Après six kilomètres à marche forcée, le gendarme, ruisselant de sueur, nous salue chaleureusement, nous dit « Courage ! », puis s’en retourne, le pouce levé, dans l’attente d’une voiture.

Enfin seuls, nous profitons de l’ambiance feutrée de la forêt. La terre offre des nuances de rouges, d’ocres, d’oranges et de jaunes. Les arbres, des eucalyptus au feuillage d’un vert printanier, recouvrent le sol de leur ombre. Désormais, nous suivons une ancienne route coloniale, défoncée, reconquise par la végétation. Des chiens sauvages, hargneux, accompagnent notre route, que nous chassons à coup de pierres.

Quelques voitures empruntent notre piste, certainement des chasseurs. À leur approche, nous nous dissimulons. Non par peur. Mais pour éviter les questions. Surtout, pour ne pas gâcher cette si jolie solitude.

Au soleil couchant, l’horizon s’empourpre. Sentiments intenses, de bonheur, de liberté. Ce soir, l’avenir semble nous tendre les bras.

Au bivouac, lovés l’un contre l’autre, nous écoutons battre le cœur de la forêt. Au loin, deux hommes coupent du bois, illégalement, cachés par la nuit noire.


  1. En français, « Chaud ! Beaucoup soleil ! ».