26 octobre 2013

 Azghar : femme, football et espérance. Et de la bonne terre boueuse, partout.  
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Fin de matinée, nous avançons patraques, sous d’épais nuages . Une fine pluie s’invite, crachotant sur nos petites têtes vagabondes.

C’est l’occasion de tester, pour la première fois du voyage, nos superbes capes de pluie, fabrication artisanale, que ma belle-doche et moi avons cousues cet été. Légères et parfaitement étanches, elles ont le style « lutin vert  ». Faut aimer. En temps normal, déjà, nous avons honte de notre allure de boy-scout. Alors, cette touche ridicule des temps pluvieux, nous ne l’exhiberons qu’un strict minimum.

Midi, contraints par l’averse : pause à Azghar, au bord du terrain de football, sous un quelconque abri.

Il y a des petits riens, parfois, qui laissent une trace indélébile, qui te remuent la matière grise, qui bousculent tout, jusqu’à s’y faire une place de choix, puis qui y restent, squatteurs des souvenirs. Et Azghar en est un, de petit rien. Un de ces bleds banals, de ces fugaces instants, qui aurait dû passer, ziouf, zèf, mais qui reste là, comme le symbole d’un territoire, d’une espérance, d’une société.

Nous n’y sommes restés qu’une après-midi et une nuit. Et il ne s’est rien passé de plus qu’à l’ordinaire. Pourtant, à la fin des fins, s’il ne fallait garder que sept jours pour résumer notre Maroc, pour retranscrire notre perception, sûr qu’Azghar en ferait partie.

Azghar est un douar perdu dans quatre-cent kilomètres carrés de champs noirs, labourés et immenses. Un bled noyé au centre d’une platitude agricole parfaite, en périphérie de la plaine du Gharb . Là, durant l’hivernage, personne n’a à y faire, sauf ceux qui y vivent, et encore...

C’est un village façonné par la terre. Terre qui devient, sous une modeste pluie, boue épaisse et collante. Les chemins sont pleins de trous et d’ornières. Les maisons, rustiques, voire miteuses. Leurs murs, faits de briquettes argileuses, enduits de pisé ou de chaux. Leur toit, un feuilleté de bâches, de paille et de terre. Pas de douche ni de latrines. Mais en bord de route, un peu de béton pour les voyageurs perdus.

Jeunesse

Nous sommes à peine posés que deux jeunes nous accostent. L’un d’eux, Kamal , nous invite, souriant et sans ambages, dans la maison familiale, pour le manger et le repos. « C’est gratuit ! » insiste-il. Son excès de dynamisme est un peu rebutant. Mais il pleut. Et le dernier accueil remonte à plusieurs jours. Alors nous le suivons.

Son intérieur est très modeste. Les murs, colorés en mauve, arborent deux grandes affiches de La Mecque et autres coquetteries habituelles (guirlandes, portraits de famille, fleurs artificielles, posters de foot, etc.) Dans le salon : une petite télé, un frigo, une étagère, une table basse, une banquette à angle droit. La cuisine, elle, est minuscule et crasseuse. Quant aux toilettes, elles sont dehors, quelque part dans l’infini agricole, derrière une longue botte de paille rectangulaire.

Kamal a étudié l’hôtellerie. À vint-trois ans, il travaille désormais dans le tourisme, à Midelt, comme réceptionniste d’un luxueux hôtel du Moyen Atlas. Là, il côtoie de nombreux occidentaux. D’une, ça lui permet de bredouiller le français, l’anglais et l’espagnol. De deux, d’être à l’aise avec deux blancs-becs paumés dans sa campagne.

Cette vie-ci, ce métier-là, ça lui donne du caractère et de l’espoir. Son jeune frère, au contraire, qui reste immobile dans ce coin isolé, a comme un voile noir posé sur l’avenir. L’un a des projets en tête, concrets et solides, qu’il s’évertue à faire pousser, doucement mais sûrement. L’autre glandouille, faisant filer le temps, sans emprise sur son petit monde.

Football

Dans l’après-midi, Kamal nous promène dans sa Peugeot 405 . N’ayant pas encore le permis, un ami fait office de chauffeur. Nous visitons alors : Sidi Slimane , la grande ville d’à côté ; un oncle fellah ; un ami maçon.

Chez cet ami, nous voici en bon groupe, assis religieusement devant la télévision, pour « El Clásico », le match « Barça-Réal », la rencontre footballistique de l’année. Rien de moins. En France, à cause de ses penchants malsains, nous n’apprécions guère ce sport-business. Mais au Maroc, nous voilà devenus « aficionados ». Car ici, il est un puissant outil d’échange et d’intégration auprès des hommes, des jeunes en particulier. Les marocains sont férus de football et, par-dessus tout, des grandes équipes européennes. Au Maroc, on te pose forcément cette question fondamentale : « Barça ou Réal ?  » Moi, pour choisir, j’ai fait Am stram gram...

Devant l’écran qui crache ses commentaires sportifs, nous sommes tous attentifs, palpitant aux actions décisives, nous invectivant les uns les autres, poussant les petits cris du supporter typique, dans une très bonne ambiance. Islam et football : voici les deux grands sujets qui rassemblent.

À la mi-temps, vers dix-huit heures, nous reprenons la voiture, avec Mathieu comme chauffeur.

C’est rigolo, même bigrement cocasse. À cette époque de l’année, ce territoire n’est qu’un vaste labour, parsemé de douars et quadrillé par quelques routes étriquées, comme des fétus de paille traînant dans l’immensité noire. Lorsqu’il pleut, tout devient boue. Alors, aux heures où les gens sortent, comme maintenant, ils affluent sur les seuls espaces praticables : les routes asphaltées. Là, telles des fourmis s’affairant sur les fétus de paille, ils palabrent, s’apostrophent, jouent, traversent, se promènent, bricolent, etc.

Et, au travers d’eux, à peine rassuré, Mathieu nous ramène à Azghar.

Espérance

Ce soir, Kamal nous expose ses projets, en long, en large et avec fierté. D’abord, acheter une vache et quelques moutons, puis les confier à son oncle, qu’il s’en occupe : projet réalisé, bénéfices partagés. Ensuite, acheter une voiture, puis passer le permis : projet à moitié réalisé. Après, faire construire un bâtiment, à Dar Bel Amri (ville voisine), pour y louer quatre boutiques (au rez-de-chaussée) et une salle de mariage (à l’étage). Enfin, acheter un hectare de terre, pour y élever des bêtes.

À la suite, nous lui parlons des nôtres, de projets : longuement voyager, écrire et dessiner, voyager encore, dessiner et écrire, puis... Lorsqu’il comprend que, non, nous ne désirons pas investir avec lui, un léger froid se libère, plane et s’installe. C’est sûr, nous décevons ses espoirs de partenariat. Mais Hakada el ayam . Courage à lui !

Belle-fille

Pour passer à autre chose, Kamal nous propose un incontournable de la vie familiale marocaine : regarder une vidéo de mariage, celle de son frère en l’occurrence. Longuement, pendant une heure ou deux, nous nous plions à l’exercice, alors que le couscous se prépare.

La jeune femme, à l’écran, est souriante et magnifique. Superbement maquillée, admirablement coiffée, parée des plus belles robes : c’est une princesse  ! La même princesse qui, ce soir, nous sert le couscous. Mais, redevenue Cendrillon , elle est bien moins belle, ne sourit plus et s’active.

De femme juvénile, elle s’est transformée, après les jours bienheureux du mariage, en « belle-fille » de la maison, s’acquittant de toutes les tâches ménagères, ou presque : cuisine, vaisselle, pain, ménage, corvée d’eau et de bois, garde des enfants, etc.

Belle-fille marocaine, en voilà un métier qui est dur et ingrat. Corvéable à volonté, elle remplace la maman, vieillissante et boiteuse, qui peut enfin se reposer. Maman, c’est le grade au-dessus. C’est une belle-fille qui a perdu sa cheftaine et qui peut, alors, se commander elle-même à la tâche.

En vingt-quatre jours de voyage au Maroc, la en milieu rural, elle m’a déjà bien remuée, bien déprimée. Et je m’imagine...

Me voilà toute jeune marocaine, belle, brune, courageuse. Dans mon douar isolé, je vois la vie passer tout en lenteur, mais en dureté. Avec ma sœur ou mes copines, chaque jour, je vais à la boutique, faire une course pour mon père ou m’acheter une friandise. Quelquefois, je rend visite à la famille. Rarement, je suis de sortie au souk ou en ville. Du reste, j’aide maman dans toutes les tâches quotidiennes. Et ça en fait !

Dans deux ans, lorsque j’aurai fini ma quatrième, plus d’école pour moi. Je suis une fille. Et l’école, pour nous, ça ne sert à rien. À dix-huit ou vingt ans, Inch’Allah, on me trouvera un bon mari. J’irai vivre dans sa famille, à dix, trente ou cent kilomètres de chez moi. Et je deviendrai « belle-fille », priant Allah qu’il me donne une gentille belle-mère et de bonnes belles-sœurs. Alors, dans mon douar isolé, je verrai la vie passer tout en lenteur, mais en dureté. Quoi d’autre ? Comment ça ? Ah ! Si ! Inch’Allah, mon mari sera riche et j’irai habiter en ville. Les corvées y sont moins nombreuses. Inch’Allah...

Une fois couchée : Kamal, ses projets, ses espérances, cette belle-fille et sa destinée... tous se bousculent, se chahutent dans ma tête. Mais je m’endors, tout de même.

Fin de matinée, nous avançons patraques, sous d’épais nuages. Une fine pluie s’invite, crachotant sur nos petites têtes vagabondes.

C’est l’occasion de tester, pour la première fois du voyage, nos superbes capes de pluie, fabrication artisanale, que ma belle-doche et moi avons cousues cet été. Légères et parfaitement étanches, elles ont le style « lutin vert ». Faut aimer. En temps normal, déjà, nous avons honte de notre allure de boy-scout. Alors, cette touche ridicule des temps pluvieux, nous ne l’exhiberons qu’un strict minimum.

Midi, contraints par l’averse : pause à Azghar, au bord du terrain de football, sous un quelconque abri.

Il y a des petits riens, parfois, qui laissent une trace indélébile, qui te remuent la matière grise, qui bousculent tout, jusqu’à s’y faire une place de choix, puis qui y restent, squatteurs des souvenirs. Et Azghar en est un, de petit rien. Un de ces bleds banals, de ces fugaces instants, qui aurait dû passer, ziouf, zèf, mais qui reste là, comme le symbole d’un territoire, d’une espérance, d’une société.

Nous n’y sommes restés qu’une après-midi et une nuit. Et il ne s’est rien passé de plus qu’à l’ordinaire. Pourtant, à la fin des fins, s’il ne fallait garder que sept jours pour résumer notre Maroc, pour retranscrire notre perception, sûr qu’Azghar en ferait partie.

Azghar est un douar perdu dans quatre-cent kilomètres carrés de champs noirs, labourés et immenses. Un bled noyé au centre d’une platitude agricole parfaite, en périphérie de la plaine du Gharb. Là, durant l’hivernage, personne n’a à y faire, sauf ceux qui y vivent, et encore...

C’est un village façonné par la terre. Terre qui devient, sous une modeste pluie, boue épaisse et collante. Les chemins sont pleins de trous et d’ornières. Les maisons, rustiques, voire miteuses. Leurs murs, faits de briquettes argileuses, enduits de pisé ou de chaux. Leur toit, un feuilleté de bâches, de paille et de terre. Pas de douche ni de latrines. Mais en bord de route, un peu de béton pour les voyageurs perdus.

Jeunesse

Nous sommes à peine posés que deux jeunes nous accostent. L’un d’eux, Kamal, nous invite, souriant et sans ambages, dans la maison familiale, pour le manger et le repos. « C’est gratuit ! » insiste-il. Son excès de dynamisme est un peu rebutant. Mais il pleut. Et le dernier accueil remonte à plusieurs jours. Alors nous le suivons.

Son intérieur est très modeste. Les murs, colorés en mauve, arborent deux grandes affiches de La Mecque et autres coquetteries habituelles (guirlandes, portraits de famille, fleurs artificielles, posters de foot, etc.) Dans le salon : une petite télé, un frigo, une étagère, une table basse, une banquette à angle droit. La cuisine, elle, est minuscule et crasseuse. Quant aux toilettes, elles sont dehors, quelque part dans l’infini agricole, derrière une longue botte de paille rectangulaire.

Kamal a étudié l’hôtellerie. À vint-trois ans, il travaille désormais dans le tourisme, à Midelt, comme réceptionniste d’un luxueux hôtel du Moyen Atlas. Là, il côtoie de nombreux occidentaux. D’une, ça lui permet de bredouiller le français, l’anglais et l’espagnol. De deux, d’être à l’aise avec deux blancs-becs paumés dans sa campagne.

Cette vie-ci, ce métier-là, ça lui donne du caractère et de l’espoir. Son jeune frère, au contraire, qui reste immobile dans ce coin isolé, a comme un voile noir posé sur l’avenir. L’un a des projets en tête, concrets et solides, qu’il s’évertue à faire pousser, doucement mais sûrement. L’autre glandouille, faisant filer le temps, sans emprise sur son petit monde.

Football

Dans l’après-midi, Kamal nous promène dans sa Peugeot 405. N’ayant pas encore le permis, un ami fait office de chauffeur. Nous visitons alors : Sidi Slimane, la grande ville d’à côté ; un oncle fellah ; un ami maçon.

Chez cet ami, nous voici en bon groupe, assis religieusement devant la télévision, pour « El Clásico », le match « Barça-Réal », la rencontre footballistique de l’année. Rien de moins. En France, à cause de ses penchants malsains, nous n’apprécions guère ce sport-business. Mais au Maroc, nous voilà devenus « aficionados ». Car ici, il est un puissant outil d’échange et d’intégration auprès des hommes, des jeunes en particulier. Les marocains sont férus de football et, par-dessus tout, des grandes équipes européennes. Au Maroc, on te pose forcément cette question fondamentale : « Barça ou Réal ? » Moi, pour choisir, j’ai fait Am stram gram...

Devant l’écran qui crache ses commentaires sportifs, nous sommes tous attentifs, palpitant aux actions décisives, nous invectivant les uns les autres, poussant les petits cris du supporter typique, dans une très bonne ambiance. Islam et football : voici les deux grands sujets qui rassemblent.

À la mi-temps, vers dix-huit heures, nous reprenons la voiture, avec Mathieu comme chauffeur.

C’est rigolo, même bigrement cocasse. À cette époque de l’année, ce territoire n’est qu’un vaste labour, parsemé de douars et quadrillé par quelques routes étriquées, comme des fétus de paille traînant dans l’immensité noire. Lorsqu’il pleut, tout devient boue. Alors, aux heures où les gens sortent, comme maintenant, ils affluent sur les seuls espaces praticables : les routes asphaltées. Là, telles des fourmis s’affairant sur les fétus de paille, ils palabrent, s’apostrophent, jouent, traversent, se promènent, bricolent, etc.

Et, au travers d’eux, à peine rassuré, Mathieu nous ramène à Azghar.

Espérance

Ce soir, Kamal nous expose ses projets, en long, en large et avec fierté. D’abord, acheter une vache et quelques moutons, puis les confier à son oncle, qu’il s’en occupe : projet réalisé, bénéfices partagés. Ensuite, acheter une voiture, puis passer le permis : projet à moitié réalisé. Après, faire construire un bâtiment, à Dar Bel Amri (ville voisine), pour y louer quatre boutiques (au rez-de-chaussée) et une salle de mariage (à l’étage). Enfin, acheter un hectare de terre, pour y élever des bêtes.

À la suite, nous lui parlons des nôtres, de projets : longuement voyager, écrire et dessiner, voyager encore, dessiner et écrire, puis... Lorsqu’il comprend que, non, nous ne désirons pas investir avec lui, un léger froid se libère, plane et s’installe. C’est sûr, nous décevons ses espoirs de partenariat. Mais Hakada el ayam. Courage à lui !

Belle-fille

Pour passer à autre chose, Kamal nous propose un incontournable de la vie familiale marocaine : regarder une vidéo de mariage, celle de son frère en l’occurrence. Longuement, pendant une heure ou deux, nous nous plions à l’exercice, alors que le couscous se prépare.

La jeune femme, à l’écran, est souriante et magnifique. Superbement maquillée, admirablement coiffée, parée des plus belles robes : c’est une princesse ! La même princesse qui, ce soir, nous sert le couscous. Mais, redevenue Cendrillon, elle est bien moins belle, ne sourit plus et s’active.

De femme juvénile, elle s’est transformée, après les jours bienheureux du mariage, en « belle-fille » de la maison, s’acquittant de toutes les tâches ménagères, ou presque : cuisine, vaisselle, pain, ménage, corvée d’eau et de bois, garde des enfants, etc.

Belle-fille marocaine, en voilà un métier qui est dur et ingrat. Corvéable à volonté, elle remplace la maman, vieillissante et boiteuse, qui peut enfin se reposer. Maman, c’est le grade au-dessus. C’est une belle-fille qui a perdu sa cheftaine et qui peut, alors, se commander elle-même à la tâche.

En vingt-quatre jours de voyage au Maroc, la destinée des femmes en milieu rural, elle m’a déjà bien remuée, bien déprimée. Et je m’imagine...

Me voilà toute jeune marocaine, belle, brune, courageuse. Dans mon douar isolé, je vois la vie passer tout en lenteur, mais en dureté. Avec ma sœur ou mes copines, chaque jour, je vais à la boutique, faire une course pour mon père ou m’acheter une friandise. Quelquefois, je rend visite à la famille. Rarement, je suis de sortie au souk ou en ville. Du reste, j’aide maman dans toutes les tâches quotidiennes. Et ça en fait !

Dans deux ans, lorsque j’aurai fini ma quatrième, plus d’école pour moi. Je suis une fille. Et l’école, pour nous, ça ne sert à rien. À dix-huit ou vingt ans, Inch’Allah, on me trouvera un bon mari. J’irai vivre dans sa famille, à dix, trente ou cent kilomètres de chez moi. Et je deviendrai « belle-fille », priant Allah qu’il me donne une gentille belle-mère et de bonnes belles-sœurs. Alors, dans mon douar isolé, je verrai la vie passer tout en lenteur, mais en dureté. Quoi d’autre ? Comment ça ? Ah ! Si ! Inch’Allah, mon mari sera riche et j’irai habiter en ville. Les corvées y sont moins nombreuses. Inch’Allah...

Une fois couchée : Kamal, ses projets, ses espérances, cette belle-fille et sa destinée... tous se bousculent, se chahutent dans ma tête. Mais je m’endors, tout de même.