Philosophie du marcheur

 C’est un métier, vous savez. 

À mesure que nous approchons de l’Atlantique, les territoires se font plus plats, plus denses, plus agricoles encore. Aucune envie, alors, d’y pénétrer à pied. L’aperçu de ces derniers jours nous a suffi.

Ça titille tout de même notre moral, ça le met en berne, que d’avancer avec des roues et un moteur. Non par orgueil, cet « orgueil du grand marcheur », qui ne veut pas lâcher le moindre kilomètre. Mais parce que nous louperons là des territoires particuliers, désagréables certes, mais qui méritent la traversée, la découverte, et qui attendent qu’on les raconte. Parce que ces territoires sont essentiels, mais n’intéressent personne, encore moins le Touristicus vulgaris.

« Le Maroc ? Oui, j’connais ! J’ai été à Marrakech, à Fès, à Agadir, à Tanger, à... » Ce Maroc-là, tous le connaissent. Nous, ma foi, il ne nous intéresse pas. Par principe, par conviction. Aussi, parce qu’il suffit de s’ouvrir à l’internet, de gober des dizaines de documentaires, d’articles et de photos, pour bien l’appréhender, aussi bien, du moins, qu’un touriste peureux et pressé.

Nous sommes marcheurs. Pas marcheur masochiste, ni marcheur de grands exploits. Non. Marcheur, tout court. Marcheur équilibré. Marcheur qui subit son outil, parce que cet outil est difficile, douloureux et impliquant. Mais marcheur tout de même, marcheur qui marche, avec lenteur, parce que son but, à lui, c’est d’absorber les territoires, de s’imprégner des cultures, de boulotter les petites gens. Puis de digérer. Et de réfléchir. Comprendre au plus fin. Pour finalement retranscrire. C’est un métier, vous savez.

Voilà pourquoi ça nous titille, pourquoi ça nous démoralise. Car nous marchons aussi pour eux ! Ces territoires puants, pas intéressants a priori, agricoles ou industriels, longs et mornes. Parce que l’on y trouve toujours quelque chose. Parce qu’il y vit des gens.

Alors, avant de zapper cent kilomètres d’un claquement de transport, nous allons faire – malgré la maladie – un dernier petit effort.

Bien sûr que nous irions à Rabat, par la piste et les pieds, s’il n’y avait pas cette maladie. Et si, sur la carte et le GPS, il y avait des chemins de traverse, de petits villages, pour nous y amener. Mais, rien. Que de longues routes droites, aboutissant à une périphérie dense. Sud-ouest, à travers la forêt de la Maâmora, ces chemins, ces villages, ils doivent exister. Pourtant, sans connaissance ni langage, encore apprentis dans la besogne, nous ne les tenterons pas.

Notre plan, alors...
De Sidi Kacem, sortir par les roseaux de l’oued Rdom, jusqu’à Dar Bel Amri : vingt-cinq kilomètres. Là, ravitailler pour trois jours : pains, sardines, vaches qui rient, gâteaux, cacahuètes. Au croisement, plonger sud-ouest, vers le cœur de la Maâmora : quinze kilomètres. Puis, à droite toute sur la vieille route coloniale, jusqu’à récupérer la R411, faire filer la forêt et, enfin, rejoindre Sidi Yahya El Gharb : quarante-cinq kilomètres.

Et après ?