25 octobre 2013

 Serre les dents et souris ! 
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À Sidi Kacem, le gérant de l’hôtel nous pigeonne. La chambre , d’abord à 70 dirhams, passe à 140 dirhams dix minutes après. Elle ne les vaut pas, bien sûr. Avec deux petits lits, un lavabo et des toilettes sur le palier : c’est bas de gamme.

Mohamed de Kandoussi, notre « baba berbère », nous a pourtant prévenu : « Attention à Sidi Kacem, ce sont tous des voleurs ! » M’enfin, la liste de ses Attention ! est tellement longue...

Cette chambre, Mathieu n’était pas en état de la négocier. Moi ? N’en parlons pas. Car depuis trois jours, nous traînons nos basques malades. Trois jours éprouvants, pour le physique et le moral.

Nous portons, dans nos généreux estomacs, de gentils petits compagnons de voyage. Alors aujourd’hui, j’écris comme se porte cet estomac : mal. Et je passe les jours, aussi vite que passe mon transit intestinal : ziouf !

Malade, j’ai démarré la première. Mathieu m’a suivie de près.

Premier jour.

Le vingt-trois, depuis le milieu de matinée, j’ai mal au ventre, je suis grincheuse et fatiguée, je tire la tronche. Mathieu, exigeant et sévère, me répète, tantôt motivant tantôt sec : « Souris ! On n’est pas là pour faire la gueule. Le sourire, c’est notre porte. L’ouvrir, ça nous rend accessibles. Et c’est la moindre des choses. Alors souris ! »

À midi, après vingt kilomètres au bord de l’oued Ouergha , nous trouvons enfin un coin où se pauser, à peine isolé mais tranquille. Après trois heures de plein repos, au moment de repartir, je vomis toute la nourriture péniblement ingurgitée. Nous repartons pourtant, pour deux petits kilomètres qui m’en paraissent vingt.

La Marche, elle a un « M » majuscule tellement qu’elle est forte, tellement qu’elle t’implique. C’est une foutue-sacrée-puissante manière, un couteau suisse à mille outils. La Marche, mon copain, si tu l’appliques avec rigueur, que tu la tiens sur le long cours, elle te porte à des sommets de bonheur. Mais quelquefois, la sadique, la garce, elle s’amuse, comme ça, à être ton pire calvaire. Là, alors, suis la voix des grands sages : « Serre les dents et souris ! »

Nous plantons tôt la tente, ce soir. Enfin... Mathieu la plante, tandis que je comate. Nous squattons sur une petite butte, discrets, dans ce qui se révèle être un vieux cimetière musulman. Désolé pour le dérangement ; j’avais si mal ; et il n’y avait plus de place ailleurs.

Sans manger, je tombe dans mon sac de couchage, puis m’endors instantanément. Mathieu, lui, tourne et retourne dans le sien, un long et pénible moment, jusqu’à sortir dans la pénombre et déféquer au p’tit hasard. Plusieurs fois dans la nuit, il gambade au-dehors, pour le vomi et la diarrhée. Souris mon gars. Serre les dents et souris. Et toc !

Nous avons gagné notre toute première indigestion voyageuse. Belle indigestion !

Deuxième jour.

Le réveil du lendemain est difficile, sans aucune motivation. Nous marchons à rythme d’escargot, jusqu’à la large et longue avenue de Jorf El Melha , puis jusqu’au cœur de la ville. Haut dans le ciel, au dessus des décharges sauvages, tournoie un énorme groupe de cigognes blanches, peut-être une centaine.

C’est jeudi, jour de souk. Belle ambiance, poussiéreuse et animée. Pourtant, aucune envie d’y flâner. Nous sommes fatigués, le ventre et le crâne nous tenaillent, nos sacs paraissent immensément lourds. Nous n’aspirons alors qu’à une chose : dégoter une gargote et boire du Coca-Cola ! Le Coca passe. La faim, elle, devant son tajine, fait la grimace. Nous nous forçons à picorer quelques morceaux de viande flasque, sans conviction.

Les odeurs grasses et âcres du souk nous écœurent. Les bruits bouillants et le soleil nous tapent à la tête. Ne pas rester ici une minute de plus. Sortir vite, pour se reposer. « Et plus si affinité... » me chuchote le ventre.

Ouest-sud-ouest, nous sortons de la ville, direction Khnichet, huit mille habitants, à vingt-cinq bornes d’ici. À droite, quelques ultimes et belles collines, jaunies comme de l’orge. À gauche, le grand oued Ouergha , serpentant avec calme, chatoyant de verts et de bleus. Et au centre, une longue plaine puante et fertile.

Mais pourquoi donc, bons écolos, nous jetons-nous dans cette haleine fétide, dans ces plaines moches d’agriculture intensive ?

De Jorf El Melha, nous pourrions pointer plein sud, vers des objectifs affriolants, à travers le massif du Moyen Atlas . Aller vers Meknès , Azrou , Khenifra , puis Beni Mellal . Et, de là, commencer la crapahute en haute montagne, la traversée nord-sud du Haut Atlas.

Mais, non ! Il nous faut marcher jusqu’à Rabat, capitale administrative, y faire notre visa mauritanien, puis repartir. Et se farcir, avec bonheur, toutes les plaines agricoles qui l’enserrent.

En début de soirée, à l’heure d’installer le bivouac, magie du voyage : les villages s’enchaînent sans discontinuer. Impossible de bivouaquer. Demanderons-nous l’hospitalité ? Non ! Malades, nous voulons éviter les gens et vomir paisiblement. Alors nous marchons, encore.

La nuit enfin se lève, dans la fièvre et la douleur. Tout près, quelques ânes chargent leurs bidons d’une eau trouble, puisée sur les bords du bel oued, tandis que les bergers passent, comme des ombres chinoises. À six ou sept reprises, Mathieu s’en va dans le noir, déféquer liquide au pied des broussailles.

Troisième jour.

Le matin, nous marchons dans l’air frais vivifiant, au centre d’un épais brouillard, pas motivés pour un sou. La route est longue, peu de voitures circulent. Autour de nous, à perte de vue, d’énormes champs labourés de terre noire. Impression irréelle . Sommes-nous sur les bords du Styx W, à la droite du Jardin des délices  ? Non ! Nous sommes à deux kilomètres de Khnichet, province de Sidi Kacem, Maroc. Et ce qui nous fait avancer : le paracétamol.

À la ville, n’écoutant plus notre orgueil, nous prenons un taxi pour Sidi Kacem, vingt kilomètres plus loin. Que la route file vite, à cent kilomètres-heure ! Moi, boudinée contre une femme à l’avant du taxi, je me crois dans un jeu vidéo.

À pied, malades, cette petite portion de voyage aurait été terrible : rectiligne, sans village, longeant une voie ferrée.

À Sidi Kacem, le gérant de l’hôtel nous pigeonne. La chambre, d’abord à 70 dirhams, passe à 140 dirhams dix minutes après. Elle ne les vaut pas, bien sûr. Avec deux petits lits, un lavabo et des toilettes sur le palier : c’est bas de gamme.

Mohamed de Kandoussi, notre « baba berbère », nous a pourtant prévenu : « Attention à Sidi Kacem, ce sont tous des voleurs ! » M’enfin, la liste de ses Attention ! est tellement longue...

Cette chambre, Mathieu n’était pas en état de la négocier. Moi ? N’en parlons pas. Car depuis trois jours, nous traînons nos basques malades. Trois jours éprouvants, pour le physique et le moral.

Nous portons, dans nos généreux estomacs, de gentils petits compagnons de voyage. Alors aujourd’hui, j’écris comme se porte cet estomac : mal. Et je passe les jours, aussi vite que passe mon transit intestinal : ziouf !

Malade, j’ai démarré la première. Mathieu m’a suivie de près.

Premier jour.

Le vingt-trois, depuis le milieu de matinée, j’ai mal au ventre, je suis grincheuse et fatiguée, je tire la tronche. Mathieu, exigeant et sévère, me répète, tantôt motivant tantôt sec : « Souris ! On n’est pas là pour faire la gueule. Le sourire, c’est notre porte. L’ouvrir, ça nous rend accessibles. Et c’est la moindre des choses. Alors souris ! »

À midi, après vingt kilomètres au bord de l’oued Ouergha, nous trouvons enfin un coin où se pauser, à peine isolé mais tranquille. Après trois heures de plein repos, au moment de repartir, je vomis toute la nourriture péniblement ingurgitée. Nous repartons pourtant, pour deux petits kilomètres qui m’en paraissent vingt.

La Marche, elle a un « M » majuscule tellement qu’elle est forte, tellement qu’elle t’implique. C’est une foutue-sacrée-puissante manière, un couteau suisse à mille outils. La Marche, mon copain, si tu l’appliques avec rigueur, que tu la tiens sur le long cours, elle te porte à des sommets de bonheur. Mais quelquefois, la sadique, la garce, elle s’amuse, comme ça, à être ton pire calvaire. Là, alors, suis la voix des grands sages : « Serre les dents et souris ! »

Nous plantons tôt la tente, ce soir. Enfin... Mathieu la plante, tandis que je comate. Nous squattons sur une petite butte, discrets, dans ce qui se révèle être un vieux cimetière musulman. Désolé pour le dérangement ; j’avais si mal ; et il n’y avait plus de place ailleurs.

Sans manger, je tombe dans mon sac de couchage, puis m’endors instantanément. Mathieu, lui, tourne et retourne dans le sien, un long et pénible moment, jusqu’à sortir dans la pénombre et déféquer au p’tit hasard. Plusieurs fois dans la nuit, il gambade au-dehors, pour le vomi et la diarrhée. Souris mon gars. Serre les dents et souris. Et toc !

Nous avons gagné notre toute première indigestion voyageuse. Belle indigestion !

Deuxième jour.

Le réveil du lendemain est difficile, sans aucune motivation. Nous marchons à rythme d’escargot, jusqu’à la large et longue avenue de Jorf El Melha, puis jusqu’au cœur de la ville. Haut dans le ciel, au dessus des décharges sauvages, tournoie un énorme groupe de cigognes blanches, peut-être une centaine.

C’est jeudi, jour de souk. Belle ambiance, poussiéreuse et animée. Pourtant, aucune envie d’y flâner. Nous sommes fatigués, le ventre et le crâne nous tenaillent, nos sacs paraissent immensément lourds. Nous n’aspirons alors qu’à une chose : dégoter une gargote et boire du Coca-Cola ! Le Coca passe. La faim, elle, devant son tajine, fait la grimace. Nous nous forçons à picorer quelques morceaux de viande flasque, sans conviction.

Les odeurs grasses et âcres du souk nous écœurent. Les bruits bouillants et le soleil nous tapent à la tête. Ne pas rester ici une minute de plus. Sortir vite, pour se reposer. « Et plus si affinité... » me chuchote le ventre.

Ouest-sud-ouest, nous sortons de la ville, direction Khnichet, huit mille habitants, à vingt-cinq bornes d’ici. À droite, quelques ultimes et belles collines, jaunies comme de l’orge. À gauche, le grand oued Ouergha, serpentant avec calme, chatoyant de verts et de bleus. Et au centre, une longue plaine puante et fertile.

Mais pourquoi donc, bons écolos, nous jetons-nous dans cette haleine fétide, dans ces plaines moches d’agriculture intensive ?

De Jorf El Melha, nous pourrions pointer plein sud, vers des objectifs affriolants, à travers le massif du Moyen Atlas. Aller vers Meknès, Azrou, Khenifra, puis Beni Mellal. Et, de là, commencer la crapahute en haute montagne, la traversée nord-sud du Haut Atlas.

Mais, non ! Il nous faut marcher jusqu’à Rabat, capitale administrative, y faire notre visa mauritanien, puis repartir. Et se farcir, avec bonheur, toutes les plaines agricoles qui l’enserrent.

En début de soirée, à l’heure d’installer le bivouac, magie du voyage : les villages s’enchaînent sans discontinuer. Impossible de bivouaquer. Demanderons-nous l’hospitalité ? Non ! Malades, nous voulons éviter les gens et vomir paisiblement. Alors nous marchons, encore.

La nuit enfin se lève, dans la fièvre et la douleur. Tout près, quelques ânes chargent leurs bidons d’une eau trouble, puisée sur les bords du bel oued, tandis que les bergers passent, comme des ombres chinoises. À six ou sept reprises, Mathieu s’en va dans le noir, déféquer liquide au pied des broussailles.

Troisième jour.

Le matin, nous marchons dans l’air frais vivifiant, au centre d’un épais brouillard, pas motivés pour un sou. La route est longue, peu de voitures circulent. Autour de nous, à perte de vue, d’énormes champs labourés de terre noire. Impression irréelle. Sommes-nous sur les bords du Styx, à la droite du Jardin des délices ? Non ! Nous sommes à deux kilomètres de Khnichet, province de Sidi Kacem, Maroc. Et ce qui nous fait avancer : le paracétamol.

À la ville, n’écoutant plus notre orgueil, nous prenons un taxi pour Sidi Kacem, vingt kilomètres plus loin. Que la route file vite, à cent kilomètres-heure ! Moi, boudinée contre une femme à l’avant du taxi, je me crois dans un jeu vidéo.

À pied, malades, cette petite portion de voyage aurait été terrible : rectiligne, sans village, longeant une voie ferrée.


  1. Voir l’article Wikipedia Styx