22 octobre 2013

 Merci Mourad pour la balade. 
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Partis tôt, en catimini, nous voulons bouffer des kilomètres ! C’est sans compter sur les – heureux – aléas des rencontres. Une heure plus loin, au premier café, sur qui tombons-nous ? Mourad, un des jeunes d’hier. Il est venu exprès en taxi, pour marcher avec nous ce matin. Plaisir de la rencontre et du petit kawa, pris en terrasse, tranquille, comme entre amis.

Mourad étudie la physique, à l’université de Fès (80 km d’ici). Au lycée, nous dit-il, il était bon élève en matières scientifiques. Les cours y étaient tous en arabe. En faculté des sciences et techniques, les cours sont en français. Résultat : du jour au lendemain, grosse galère !

D’autant plus que, au Maroc, l’apprentissage du français est laborieux, presque inefficace. Pour preuve Mourad – et tant d’autres – qui l’apprend depuis dix années, mais ne le parle quasiment pas, ni ne le comprend.

Imaginons une chose similaire, en France. Le lycée : en français. Les études supérieures de sciences et techniques : en anglais, exclusivement. Malgré nos sept années – collège et lycée – d’apprentissage de l’anglais, ça serait la catastrophe totale ! Sûr à 100 % !

Mais pourquoi donc, de la part du Maroc, un tel choix ? En fait, c’est juste un vilain méli-mélo de l’histoire. Jusqu’aux années quatre-vingt, tous les cursus scolaires publics – primaire, collège, lycée et université – étaient bilingues, arabe-français. Sous Hassan II, durant la décennie, le pays a entamé l’arabisation et l’islamisation du système éducatif. Les études supérieures de sciences et techniques, elles, ont gardé le français.

Le père de Mourad est mort, dix ans plus tôt, laissant une femme et quatre enfants. Alors, fils aîné, Mourad travaille pour soutenir sa famille. Les vacances scolaires et week-ends, avec son oncle, le voilà peintre en bâtiment.

Mourad est né dans un Nord-Maroc à l’abandon. Alors, à 21 ans, il n’a pas d’espoir. Comme beaucoup de jeunes, avec ou sans diplôme, il sait que l’attendent chômage, petits boulots informels ou, au mieux, travaux durs et ingrats. Son rêve ? Devenir fonctionnaire, gendarme ou aller en Europe, y terminer ses études. Peut-être, s’il obtient son diplôme de physique, deviendra-t-il instituteur, à défaut d’avoir le bras assez long . En attendant, au café, avec les copains, Mourad regarde le foot, en fumant la sebsi.

Au nord de ce territoire agricole et sans relief, il y un petit massif, au pied d’une énorme retenue d’eau. Mourad connaît bien ces hauteurs ; il propose de nous y emmener. « Non » qu’on lui dit. Car aujourd’hui, nous voulons avancer ! « Pas de problème, qu’il répond, c’est un raccourci. » Enfin, c’est ce que nous comprenons...

Nous crapahutons dans la montagne, avec boustifaille et sacs à dos, dans la chaleur et la pente raide, pour revenir, deux heures plus tard, à notre point de départ. Les incompréhensions linguistiques, finalement, ça a du bon. Si nous l’avions compris, ce Mourad, ça aurait été « Bye bye, puis droit devant ». Et nous aurions loupé un excellent moment (à mettre, au moins, dans le Top 20  du voyage).

Tout en souffle et en palabre, nous arrivons enfin en haut, où trône la kasbah d’Amergou , une forteresse almoravide W construite au XIIe siècle. Elle fut implantée sur un site stratégique, dominant toute la plaine de l’oued Ouergha et les régions environnantes. À l’époque, les soldats almoravides ne contemplaient pas l’étendue bleue d’aujourd’hui. Nous surplombons, ici , l’immense retenue d’eau du barrage hydro-électrique Al Wahda , plus grand du Maroc et second d’Afrique.

En rebroussant chemin, Mourad, galant homme, s’empare de mon sac. Quel plaisir, quelle légèreté de crapahuter sans ce foutu poids dans le dos ! J’apprécie d’autant plus les paysages. Sur le chemin du retour, le voilà qui galope sur la pente raide, accidentée, dans ses petits mocassins, tel un berger des montagnes. Mathieu et moi, experts du pied, habitués des randos, nous le suivons haletants, maladroits, comme deux brebis traînardes.

Arrivés au point de départ, après une pause et quelques derniers mots, nous nous quittons froidement, un peu bizarrement. En continuant sur la route du voyage, à peine vallonnée et toujours sèche, nous en discutons :
« Ce jeune attendait-il de nous quelque chose ?
— Mais quoi ? Il ne nous a rien dit, même du regard.
— Un peu d’argent, pour la visite ?
— Nous ne lui avions rien demandé, pourtant.
— C’est vrai. C’est lui qui est venu à nous. Et il a l’air d’une bonne personne.
— Peut-être voulait-il juste échanger avec deux français de son âge ? »

Qu’il est difficile de jauger, de juger, ce que l’on attend les uns des autres. À trop y penser, aussi, on passe à côté de beaux moments simples. Ici et là, même lorsque tout te semble normal, la différence de culture, de niveau de vie surtout, ça chamboule tout.

Pour Mourad, j’aime à croire que sa démarche était naturelle et désintéressée. Il aurait été légitime, pourtant, d’avoir en tête quelques arrière-pensées. Peut-être, aurions-nous du lui donner un petit quelque chose. Affaire à suivre...

Partis tôt, en catimini, nous voulons bouffer des kilomètres ! C’est sans compter sur les – heureux – aléas des rencontres. Une heure plus loin, au premier café, sur qui tombons-nous ? Mourad, un des jeunes d’hier. Il est venu exprès en taxi, pour marcher avec nous ce matin. Plaisir de la rencontre et du petit kawa, pris en terrasse, tranquille, comme entre amis.

Mourad étudie la physique, à l’université de Fès (80 km d’ici). Au lycée, nous dit-il, il était bon élève en matières scientifiques. Les cours y étaient tous en arabe. En faculté des sciences et techniques, les cours sont en français. Résultat : du jour au lendemain, grosse galère !

D’autant plus que, au Maroc, l’apprentissage du français est laborieux, presque inefficace. Pour preuve Mourad – et tant d’autres – qui l’apprend depuis dix années, mais ne le parle quasiment pas, ni ne le comprend.

Imaginons une chose similaire, en France. Le lycée : en français. Les études supérieures de sciences et techniques : en anglais, exclusivement. Malgré nos sept années – collège et lycée – d’apprentissage de l’anglais, ça serait la catastrophe totale ! Sûr à 100 % !

Mais pourquoi donc, de la part du Maroc, un tel choix ? En fait, c’est juste un vilain méli-mélo de l’histoire. Jusqu’aux années quatre-vingt, tous les cursus scolaires publics – primaire, collège, lycée et université – étaient bilingues, arabe-français. Sous Hassan II, durant la décennie, le pays a entamé l’arabisation et l’islamisation du système éducatif. Les études supérieures de sciences et techniques, elles, ont gardé le français.

Le père de Mourad est mort, dix ans plus tôt, laissant une femme et quatre enfants. Alors, fils aîné, Mourad travaille pour soutenir sa famille. Les vacances scolaires et week-ends, avec son oncle, le voilà peintre en bâtiment.

Mourad est né dans un Nord-Maroc à l’abandon. Alors, à 21 ans, il n’a pas d’espoir. Comme beaucoup de jeunes, avec ou sans diplôme, il sait que l’attendent chômage, petits boulots informels ou, au mieux, travaux durs et ingrats. Son rêve ? Devenir fonctionnaire, gendarme ou aller en Europe, y terminer ses études. Peut-être, s’il obtient son diplôme de physique, deviendra-t-il instituteur, à défaut d’avoir le bras assez long. En attendant, au café, avec les copains, Mourad regarde le foot, en fumant la sebsi.

Au nord de ce territoire agricole et sans relief, il y un petit massif, au pied d’une énorme retenue d’eau. Mourad connaît bien ces hauteurs ; il propose de nous y emmener. « Non » qu’on lui dit. Car aujourd’hui, nous voulons avancer ! « Pas de problème, qu’il répond, c’est un raccourci. » Enfin, c’est ce que nous comprenons...

Nous crapahutons dans la montagne, avec boustifaille et sacs à dos, dans la chaleur et la pente raide, pour revenir, deux heures plus tard, à notre point de départ. Les incompréhensions linguistiques, finalement, ça a du bon. Si nous l’avions compris, ce Mourad, ça aurait été « Bye bye, puis droit devant ». Et nous aurions loupé un excellent moment (à mettre, au moins, dans le Top 20  du voyage).

Tout en souffle et en palabre, nous arrivons enfin en haut, où trône la kasbah d’Amergou, une forteresse almoravide construite au XIIe siècle. Elle fut implantée sur un site stratégique, dominant toute la plaine de l’oued Ouergha et les régions environnantes. Superbe ! À l’époque, les soldats almoravides ne contemplaient pas l’étendue bleue d’aujourd’hui. Nous surplombons, ici, l’immense retenue d’eau du barrage hydro-électrique Al Wahda, plus grand du Maroc et second d’Afrique.

En rebroussant chemin, Mourad, galant homme, s’empare de mon sac. Quel plaisir, quelle légèreté de crapahuter sans ce foutu poids dans le dos ! J’apprécie d’autant plus les paysages. Sur le chemin du retour, le voilà qui galope sur la pente raide, accidentée, dans ses petits mocassins, tel un berger des montagnes. Mathieu et moi, experts du pied, habitués des randos, nous le suivons haletants, maladroits, comme deux brebis traînardes.

Arrivés au point de départ, après une pause et quelques derniers mots, nous nous quittons froidement, un peu bizarrement. En continuant sur la route du voyage, à peine vallonnée et toujours sèche, nous en discutons :
« Ce jeune attendait-il de nous quelque chose ?
— Mais quoi ? Il ne nous a rien dit, même du regard.
— Un peu d’argent, pour la visite ?
— Nous ne lui avions rien demandé, pourtant.
— C’est vrai. C’est lui qui est venu à nous. Et il a l’air d’une bonne personne.
— Peut-être voulait-il juste échanger avec deux français de son âge ? »

Qu’il est difficile de jauger, de juger, ce que l’on attend les uns des autres. À trop y penser, aussi, on passe à côté de beaux moments simples. Ici et là, même lorsque tout te semble normal, la différence de culture, de niveau de vie surtout, ça chamboule tout.

Pour Mourad, j’aime à croire que sa démarche était naturelle et désintéressée. Il aurait été légitime, pourtant, d’avoir en tête quelques arrière-pensées. Peut-être, aurions-nous du lui donner un petit quelque chose. Affaire à suivre...


  1. Voir l’article Wikipedia almoravide