21 octobre 2013

 Des grands espaces monotones, naît la réflexion. 
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Hier soir, nous réussissons à dégotter, à force de sueur et d’entêtement, une belle petite hauteur, forestière et bucolique, sur laquelle bivouaquer. « Alors profitons-en, me dis-je, car c’est la dernière montagne avant longtemps ! »

À peine rendus en haut, dans cet endroit abrupt et impossible, que patatras. Un : quelques maisons éparses, improbables, squattent déjà le coin. Deux : la nuit se couche, nette. Trois : une bande de chiens sauvages, guère sympathique, se met à grogner au loin, nous épiant de tous ses yeux rouges. Bah, pour le dîner en amoureux, au soleil couchant, surplombant un magnifique paysage : c’est râpé.

Aujourd’hui : chaleur assommante, peu d’habitations, peu de rencontres, paysage plat à tendance « collineuse ». À la pause-café, un mec camé de kif, le loqueteux du douar, nous colle, nous emmerde, jusqu’à ce que des jeunes, enfin, le dégagent.

Nous traînons sur la route goudronnée, sans grande conviction, scrutant les champs terreux, secs et sans arbre. Ici encore, impossible de bivouaquer sans être à découvert. Alors nous marchons, jusqu’à trouver un petit endroit tranquille, acceptable. Le soleil, lui, se couche lentement, sans nous attendre.

Au bout d’une longue côte, puis au détour d’un virage, une barre rocheuse apparaît, mignonnette et solitaire. Chouette ! Au pied, nous serons peinards. À sa droite, de gros blocs de roche s’embrassent en un petit promontoire. Dessus, joliment posés, quatre jeunes bavardent en fumant la sebsi. Nous les rejoignons alors, pour le salam et pour la vue. Il y a là Mourad, Azouz et deux amis.

Derrière cette falaise, dans ce coin désert – Magie ! – s’étend un grand village, où bourdonnent les musiques d’un mariage. Mathieu papote les politesses, puis demande à tout hasard : « Dormir ici, dans la guitoune, c’est tranquille ? » Mourad, qui seul bégaye le français, nous assure que bof : il serait préférable de dormir au village, chez Azouz. La nuit se lève, les garçons se séparent. Nous, nous collons Azouz, à travers le village.

Difficile, à ce monsieur, de lui parler dans les yeux : jamais, avant, je n’ai vu quelqu’un loucher autant ! Ce trait doit être absolument handicapant, physiquement comme socialement.

Sa loucherie, là, elle m’hypnotise, elle me fait méditer. C’est à ce genre de « petit détail », me semble-t-il, que l’on peut sentir, mesurer et comprendre la richesse réelle d’une société. Pas à la grandeur des maisons, non. Ni au nombre de voitures par ménage, ou de téléviseurs, ou de gadgets. Ni à la quantité de bouffe ingurgitée, de vacances par an, d’argent en épargne. Non plus au PIB d’un pays, à la puissance de ses entreprises, à la réussite de ses équipes de foot.

La richesse réelle, elle est là : dans le bien-être de tous ses citoyens, de leur corps, de leur esprit. C’est la possibilité, pour tous, de soigner un abominable strabisme, une blessure ou un cancer. De soutenir décemment sa fillette handicapée ou ses « petits vieux ». D’offrir, à ses enfants, une solide éducation et des loisirs équilibrés. Et de cultiver, tout simplement, tout tranquillement, son petit jardin...

Quand une société a ça, quand toi-même tu as ça, ma foi, j’crois bien qu’vous êtes riches ! En ce sens, la société marocaine n’est pas riche. La française, bien plus. Au diable, alors, le bling-bling, le trop-plein de possessions, le « plus que le voisin », etc.

Bien sûr, cette réflexion ne date pas d’aujourd’hui. Voici vingt jours que nous voyageons, vingt jours que cette thématique de la richesse, la nôtre en particulier, est remuée en tous sens, par nous et par . Affaire à suivre...

Sur le chemin, Azouz s’arrête à chaque vieil homme, pour expliquer qu’il nous accueille, qu’il ne nous laisse pas dormir dehors, seuls, en pleine nature. Tous lui lancent un « C’est bien ! », avec une bonne tape dans le dos. Leurs bons regards sont évocateurs. Et naît dans celui d’Azouz une jolie fierté.

Tiens ? Une clé ! Celle qui pourrait, peut-être, expliquer la gentillesse et l’hospitalité des Marocains.

L’islam est leur religion officielle. Mais ça, c’est du blabla, c’est sur le papier. Ce n’est pas tant, d’ailleurs, qu’ils la comprennent. Pas plus que nous comprenions le catholicisme cent ans plus tôt, ou la laïcité aujourd’hui.

La pratique de l’islam est un tel point culturel, un tel liant national, inter-communautaire, inter-ethnique, que chaque Marocain – même le mauvais croyant, le mauvais pratiquant – est un musulman viscéral. Dès l’enfance, il baigne dedans : dans la prière, l’entraide, les fêtes, les échanges familiaux, les comportements à avoir, etc. Il a ça dans le cœur, c’est plus fort que lui. Pour le moment...

Alors, l’hospitalité  : elle est un peu pour nous ; elle est surtout pour eux. Pour leur bien-être intérieur, leur droiture et leur respectabilité. Voyons là l’islam, non pas comme une religion, mais comme une culture et une morale.

Azouz habite tout au fond, du fond du douar. Comme de coutume, l’accueil par sa famille est chaleureux.

Très vite, Mathieu s’en retourne, passer un long moment entre hommes, au café . Là encore, il y découvre un triste tableau : une pièce enfumée, beaucoup de jeunes, tous fumant le kif ou le haschisch, le regard vide et la discussion morne. Dans la région, pas de travail. Alors, les jeunes fument pour s’occuper et oublier. Bonne ambiance glauque. Impression, aussi, que la femme soutient la famille, tandis que l’homme est perdu.

Quant à moi, restée en marocaine à la maison, je joue avec les enfants, qui me tendent leur livre scolaire de français. Je trouve les textes longs et les leçons bien compliquées : construction d’une phrase, grammaire, conjugaison, etc. Et, lorsque la fillette de neuf ans me récite laborieusement l’alphabet, je comprends... Ces enfants ne bitent rien au français ! Leurs cours ne sont que copiage et récitation .

Dans l’étable, en face du salon, la famille a quatre vaches et quelques moutons. De retour du café, Mathieu s’essaie à la traite : c’est laborieux ! Il n’a pas le doigté d’une fellaha. Nos hôtes, aussi, produisent de l’huile d’olive et un très bon miel (vendu 200 dirhams le kilo, soit 20 €).

Hier soir, nous réussissons à dégotter, à force de sueur et d’entêtement, une belle petite hauteur, forestière et bucolique, sur laquelle bivouaquer. « Alors profitons-en, me dis-je, car c’est la dernière montagne avant longtemps ! »

À peine rendus en haut, dans cet endroit abrupt et impossible, que patatras. Un : quelques maisons éparses, improbables, squattent déjà le coin. Deux : la nuit se couche, nette. Trois : une bande de chiens sauvages, guère sympathique, se met à grogner au loin, nous épiant de tous ses yeux rouges. Bah, pour le dîner en amoureux, au soleil couchant, surplombant un magnifique paysage : c’est râpé.

Aujourd’hui : chaleur assommante, peu d’habitations, peu de rencontres, paysage plat à tendance « collineuse ». À la pause-café, un mec camé de kif, le loqueteux du douar, nous colle, nous emmerde, jusqu’à ce que des jeunes, enfin, le dégagent.

Nous traînons sur la route goudronnée, sans grande conviction, scrutant les champs terreux, secs et sans arbre. Ici encore, impossible de bivouaquer sans être à découvert. Alors nous marchons, jusqu’à trouver un petit endroit tranquille, acceptable. Le soleil, lui, se couche lentement, sans nous attendre.

Au bout d’une longue côte, puis au détour d’un virage, une barre rocheuse apparaît, mignonnette et solitaire. Chouette ! Au pied, nous serons peinards. À sa droite, de gros blocs de roche s’embrassent en un petit promontoire. Dessus, joliment posés, quatre jeunes bavardent en fumant la sebsi. Nous les rejoignons alors, pour le salam et pour la vue. Il y a là Mourad, Azouz et deux amis.

Derrière cette falaise, dans ce coin désert – Magie ! – s’étend un grand village, où bourdonnent les musiques d’un mariage. Mathieu papote les politesses, puis demande à tout hasard : « Dormir ici, dans la guitoune, c’est tranquille ? » Mourad, qui seul bégaye le français, nous assure que bof : il serait préférable de dormir au village, chez Azouz. La nuit se lève, les garçons se séparent. Nous, nous collons Azouz, à travers le village.

Difficile, à ce monsieur, de lui parler dans les yeux : jamais, avant, je n’ai vu quelqu’un loucher autant ! Ce trait doit être absolument handicapant, physiquement comme socialement.

Sa loucherie, là, elle m’hypnotise, elle me fait méditer. C’est à ce genre de « petit détail », me semble-t-il, que l’on peut sentir, mesurer et comprendre la richesse réelle d’une société. Pas à la grandeur des maisons, non. Ni au nombre de voitures par ménage, ou de téléviseurs, ou de gadgets. Ni à la quantité de bouffe ingurgitée, de vacances par an, d’argent en épargne. Non plus au PIB d’un pays, à la puissance de ses entreprises, à la réussite de ses équipes de foot.

La richesse réelle, elle est là : dans le bien-être de tous ses citoyens, de leur corps, de leur esprit. C’est la possibilité, pour tous, de soigner un abominable strabisme, une blessure ou un cancer. De soutenir décemment sa fillette handicapée ou ses « petits vieux ». D’offrir, à ses enfants, une solide éducation et des loisirs équilibrés. Et de cultiver, tout simplement, tout tranquillement, son petit jardin...

Quand une société a ça, quand toi-même tu as ça, ma foi, j’crois bien qu’vous êtes riches ! En ce sens, la société marocaine n’est pas riche. La française, bien plus. Au diable, alors, le bling-bling, le trop-plein de possessions, le « plus que le voisin », etc.

Bien sûr, cette réflexion ne date pas d’aujourd’hui. Voici vingt jours que nous voyageons, vingt jours que cette thématique de la richesse, la nôtre en particulier, est remuée en tous sens, par nous et par toutes nos rencontres. Affaire à suivre...

Sur le chemin, Azouz s’arrête à chaque vieil homme, pour expliquer qu’il nous accueille, qu’il ne nous laisse pas dormir dehors, seuls, en pleine nature. Tous lui lancent un « C’est bien ! », avec une bonne tape dans le dos. Leurs bons regards sont évocateurs. Et naît dans celui d’Azouz une jolie fierté.

Tiens ? Une clé ! Celle qui pourrait, peut-être, expliquer la gentillesse et l’hospitalité des Marocains.

L’islam est leur religion officielle. Mais ça, c’est du blabla, c’est sur le papier. Ce n’est pas tant, d’ailleurs, qu’ils la comprennent. Pas plus que nous comprenions le catholicisme cent ans plus tôt, ou la laïcité aujourd’hui.

La pratique de l’islam est un tel point culturel, un tel liant national, inter-communautaire, inter-ethnique, que chaque Marocain – même le mauvais croyant, le mauvais pratiquant – est un musulman viscéral. Dès l’enfance, il baigne dedans : dans la prière, l’entraide, les fêtes, les échanges familiaux, les comportements à avoir, etc. Il a ça dans le cœur, c’est plus fort que lui. Pour le moment...

Alors, l’hospitalité : elle est un peu pour nous ; elle est surtout pour eux. Pour leur bien-être intérieur, leur droiture et leur respectabilité. Voyons là l’islam, non pas comme une religion, mais comme une culture et une morale.

Azouz habite tout au fond, du fond du douar. Comme de coutume, l’accueil par sa famille est chaleureux.

Très vite, Mathieu s’en retourne, passer un long moment entre hommes, au café. Là encore, il y découvre un triste tableau : une pièce enfumée, beaucoup de jeunes, tous fumant le kif ou le haschisch, le regard vide et la discussion morne. Dans la région, pas de travail. Alors, les jeunes fument pour s’occuper et oublier. Bonne ambiance glauque. Impression, aussi, que la femme soutient la famille, tandis que l’homme est perdu.

Quant à moi, restée en marocaine à la maison, je joue avec les enfants, qui me tendent leur livre scolaire de français. Je trouve les textes longs et les leçons bien compliquées : construction d’une phrase, grammaire, conjugaison, etc. Et, lorsque la fillette de neuf ans me récite laborieusement l’alphabet, je comprends... Ces enfants ne bitent rien au français ! Leurs cours ne sont que copiage et récitation.

Dans l’étable, en face du salon, la famille a quatre vaches et quelques moutons. De retour du café, Mathieu s’essaie à la traite : c’est laborieux ! Il n’a pas le doigté d’une fellaha. Nos hôtes, aussi, produisent de l’huile d’olive et un très bon miel (vendu 200 dirhams le kilo, soit 20 €).


  1. 32 °C à 15 h. 

  2. Exactement à 18 h 36.