19 octobre 2013

 Objectif Taounate
Objectif Jorf El Melha  
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En bord de route, sur une pancarte défraîchie : Taounate. Depuis deux cent kilomètres, le nom de cette ville est sur le bout de nos lèvres.

En toute occasion, à chaque rencontre, palabre, café ou boutique, il nous faut, au moins, nous présenter et répondre au traditionnel « Pourquoi vous êtes là ? » Il serait inconcevable de rétorquer :
« Nous sommes deux vagabonds.
— C’est-à-dire ?
— Bah, on arrive, on flâne, on observe, on papote, on écrit.
— Et la nuit ?
— Bah, les Marocains nous accueillent.
Wa, c’est bien ça !
— Parfois aussi, on dort dans la nature, dans la guitoune, en haut d’une djebel ou au creux d’une forêt.
La, c’est pas bien ça ! Bezaf mouchkil. Très dangereux. Et ensuite ?
— Bah, on repart le lendemain. Et on recommence, comme ça, jusqu’au bout de l’Afrique !
— ... ? ... !
— Non, nous ne sommes pas fous. »

Jusqu’alors, nous préférions plutôt rabâcher : « Salam. Ismi m’sieur Mathieu. Voici Marie, ma femme. Nous sommes voyageurs. Nous allons à Taounate. » Auquel cas, on nous répondait : « Ah ! Vous êtes mariés ? C’est bon ! Taounate ? Oui, j’connais, c’est loin ! » Et hop, ça passait comme une lettre à la poste. Enfin presque...

Maintenant que nos godillots l’ont conquise, cette fameuse Taounate, nous voilà tout nu d’objectif. Qu’est-ce qu’on va bien pouvoir dire, désormais ?

Non, nous ne dirons pas Cotonou, Abidjan, Bamako, Dakar ou Nouakchott. Ni même Dakhla, Tiznit, Ouarzazate ou une quelconque ville du Sud marocain. Bien trop loin. Bien trop incertain. Surtout, bien trop abstrait dans l’esprit des Marocains, pour lesquels marcher dix kilomètres semble déjà une corvée.

Sans chercher plus loin que le bout de nos nez, nous répondrons donc : « On va à Jorf El Melha, mon gars. » Peut-être même, pour les plus ouverts, les plus curieux, nous lâcherons : « Rabat, mon bon monsieur. » L’une est à cent kilomètres environ ; l’autre à trois cent. Et c’est bien suffisant.

Taounate, donc : en berbère « ⵜⴰⵡⵏⴰⵜ », en arabe « تاونات », agglomération moyenne, campée sur une petite montagne , 37 000 habitants en 2008, siège de province , ville d’importance sur la route Fès-Al Hoceima, une équipe de foot.

Pour un voyageur à pied, lent et léger, les villes de cet acabit sont absolument essentielles. Plus grande : l’on s’y perd, s’y fatigue, s’y stresse. Plus petite : rien à faire, tout juste à grignoter, on passe. Là, on y trouve de tout, à échelle de marcheur. Quelques hôtels bon marché, pour un repos salutaire. Plein de gargotes, pour refaire ses kilos. La bonne dose de peuple, de boutiques et de vie, pour l’ambiance. Deux-trois cybers, pour prendre des nouvelles « du pays » et en donner. Et juste ce qu’il faut d’anonymat.

Surtout, ces villes moyennes sont distantes, entre elles, d’un à deux cents kilomètres. C’est parfait pour les marcheurs qui, comme nous, aiment parcourir leurs vingt à trente bornes par jour, pas plus. Ça donne alors au confort un bon équilibre. L’assurance de bien manger et se pauser, tous les cinq à sept jours. L’obligation, sinon, de battre la campagne, de travailler sa sociabilité, de s’endurcir.

À Taounate, pourtant, nous ne tardons pas. Après quatre jours de boustifailles et de copieux repos, nos corps tout entiers n’aspirent qu’à gémir un peu, qu’à couiner, qu’à souffrir. Juste le temps de saisir notre première ville moyenne, de siroter un thé, de grignoter un œuf, de refaire nos provisions et de squatter, cinq heures durant, un cyber. Et, déjà, nous voilà repartis.

Rester cinq heures cloîtrés dans un cyber, sans manger, à fixer un écran, à ne faire que pianoter : c’est une gageure. Nous y avons posté un article de blog, téléversé nos premières photos, répondu à quelques courriels et consulté les grosses actualités. Mais quelle utilité ? Ne pourrions-nous pas déconnecter, juste voyager et profiter ?

C’est que, viscéralement, nous voulons faire du voyage un partage. Apprentis voyageurs, nos formats d’expression sont encore balbutiants. Le partage instantané (ou presque), via un blog, voilà notre manière du moment. Elle est fatigante, abrutissante même, frustrante aussi. Nous serions partout mieux que dans ce foutu cyber : à manger un tajine, par exemple, ou à papoter dehors, avec le vendeur de bananes. M’enfin, les galons d’écrivain-voyageur, ça se gagne !

En fin d’après-midi, nous quittons la ville par un chemin de traverse, plongeant d’une vaste zone montagneuse, nord-est, vers une longue vallée agricole, sud-ouest, bordée de collines et de cent petites fermes éparses. Là, dans un paysage absolument dénudé, terreux et jauni, le voyageur s’exhibe au regard de tous. Impossible d’y bivouaquer.

Hâtés par le soleil couchant, nous nous y essayons pourtant, perchés sur une hauteur, dissimulés derrière un arbuste sec et plat, à cent mètres d’une bicoque. Raté ! Cinq minutes à peine : un jeunot nous repère et s’en va, effrayé. Dix minutes en tout : son père vient nous chercher. Nous voilà bons, encore, pour un joli, chaleureux et émouvant accueil. Merde !

Ce sont des fellahs (paysans) très modestes. Leur bicoque, une ferme rudimentaire très basse, est construite en pisé et s’articule autour d’une cour étriquée. Là, dans la pénombre, quatre vaches maigres enlacent une large parabole : tableau intimiste et cocasse. L’habitation compte peu de pièces : deux ou trois chambres, un « salon invité » et une cuisinette, dans laquelle les femmes travaillent à même le sol, avec un unique réchaud et sans eau courante. Et les toilettes ? Dans le champ, derrière les cactus, pardi !

Le couple possède quatre vaches, dix moutons, quelques champs et cinq enfants. L’un d’eux, une fillette de huit ans, est handicapé, paralysé du côté droit. Elle ne parle pas, ne marche pas et ne peut rien faire seule.

Une famille pauvre, dans une campagne reculée, d’une région défavorisée, dans un pays sans prise en charge du handicap :

Mais sa famille, avec force et amour, l’aide et l’entoure. Le papa, surtout, semble très proche de cette jolie petite fille . Et les regards qu’il lui porte sont très émouvants.

En bord de route, sur une pancarte défraîchie : Taounate. Depuis deux cent kilomètres, le nom de cette ville est sur le bout de nos lèvres.

En toute occasion, à chaque rencontre, palabre, café ou boutique, il nous faut, au moins, nous présenter et répondre au traditionnel « Pourquoi vous êtes là ? » Il serait inconcevable de rétorquer :
« Nous sommes deux vagabonds.
— C’est-à-dire ?
— Bah, on arrive, on flâne, on observe, on papote, on écrit.
— Et la nuit ?
— Bah, les Marocains nous accueillent.
Wa, c’est bien ça !
— Parfois aussi, on dort dans la nature, dans la guitoune, en haut d’une djebel ou au creux d’une forêt.
La, c’est pas bien ça ! Bezaf mouchkil. Très dangereux. Et ensuite ?
— Bah, on repart le lendemain. Et on recommence, comme ça, jusqu’au bout de l’Afrique !
— ... ? ... !
— Non, nous ne sommes pas fous. »

Jusqu’alors, nous préférions plutôt rabâcher : « Salam. Ismi m’sieur Mathieu. Voici Marie, ma femme. Nous sommes voyageurs. Nous allons à Taounate. » Auquel cas, on nous répondait : « Ah ! Vous êtes mariés ? C’est bon ! Taounate ? Oui, j’connais, c’est loin ! » Et hop, ça passait comme une lettre à la poste. Enfin presque...

Maintenant que nos godillots l’ont conquise, cette fameuse Taounate, nous voilà tout nu d’objectif. Qu’est-ce qu’on va bien pouvoir dire, désormais ?

Non, nous ne dirons pas Cotonou, Abidjan, Bamako, Dakar ou Nouakchott. Ni même Dakhla, Tiznit, Ouarzazate ou une quelconque ville du Sud marocain. Bien trop loin. Bien trop incertain. Surtout, bien trop abstrait dans l’esprit des Marocains, pour lesquels marcher dix kilomètres semble déjà une corvée.

Sans chercher plus loin que le bout de nos nez, nous répondrons donc : « On va à Jorf El Melha, mon gars. » Peut-être même, pour les plus ouverts, les plus curieux, nous lâcherons : « Rabat, mon bon monsieur. » L’une est à cent kilomètres environ ; l’autre à trois cent. Et c’est bien suffisant.

Taounate, donc : en berbère « ⵜⴰⵡⵏⴰⵜ », en arabe « تاونات », agglomération moyenne, campée sur une petite montagne, 37 000 habitants en 2008, siège de province, ville d’importance sur la route Fès-Al Hoceima, une équipe de foot.

Pour un voyageur à pied, lent et léger, les villes de cet acabit sont absolument essentielles. Plus grande : l’on s’y perd, s’y fatigue, s’y stresse. Plus petite : rien à faire, tout juste à grignoter, on passe. Là, on y trouve de tout, à échelle de marcheur. Quelques hôtels bon marché, pour un repos salutaire. Plein de gargotes, pour refaire ses kilos. La bonne dose de peuple, de boutiques et de vie, pour l’ambiance. Deux-trois cybers, pour prendre des nouvelles « du pays » et en donner. Et juste ce qu’il faut d’anonymat.

Surtout, ces villes moyennes sont distantes, entre elles, d’un à deux cents kilomètres. C’est parfait pour les marcheurs qui, comme nous, aiment parcourir leurs vingt à trente bornes par jour, pas plus. Ça donne alors au confort un bon équilibre. L’assurance de bien manger et se pauser, tous les cinq à sept jours. L’obligation, sinon, de battre la campagne, de travailler sa sociabilité, de s’endurcir.

À Taounate, pourtant, nous ne tardons pas. Après quatre jours de boustifailles et de copieux repos, nos corps tout entiers n’aspirent qu’à gémir un peu, qu’à couiner, qu’à souffrir. Juste le temps de saisir notre première ville moyenne, de siroter un thé, de grignoter un œuf, de refaire nos provisions et de squatter, cinq heures durant, un cyber. Et, déjà, nous voilà repartis.

Rester cinq heures cloîtrés dans un cyber, sans manger, à fixer un écran, à ne faire que pianoter : c’est une gageure. Nous y avons posté un article de blog, téléversé nos premières photos, répondu à quelques courriels et consulté les grosses actualités. Mais quelle utilité ? Ne pourrions-nous pas déconnecter, juste voyager et profiter ?

C’est que, viscéralement, nous voulons faire du voyage un partage. Apprentis voyageurs, nos formats d’expression sont encore balbutiants. Le partage instantané (ou presque), via un blog, voilà notre manière du moment. Elle est fatigante, abrutissante même, frustrante aussi. Nous serions partout mieux que dans ce foutu cyber : à manger un tajine, par exemple, ou à papoter dehors, avec le vendeur de bananes. M’enfin, les galons d’écrivain-voyageur, ça se gagne !

En fin d’après-midi, nous quittons la ville par un chemin de traverse, plongeant d’une vaste zone montagneuse, nord-est, vers une longue vallée agricole, sud-ouest, bordée de collines et de cent petites fermes éparses. Là, dans un paysage absolument dénudé, terreux et jauni, le voyageur s’exhibe au regard de tous. Impossible d’y bivouaquer.

Hâtés par le soleil couchant, nous nous y essayons pourtant, perchés sur une hauteur, dissimulés derrière un arbuste sec et plat, à cent mètres d’une bicoque. Raté ! Cinq minutes à peine : un jeunot nous repère et s’en va, effrayé. Dix minutes en tout : son père vient nous chercher. Nous voilà bons, encore, pour un joli, chaleureux et émouvant accueil. Merde !

Ce sont des fellahs (paysans) très modestes. Leur bicoque, une ferme rudimentaire très basse, est construite en pisé et s’articule autour d’une cour étriquée. Là, dans la pénombre, quatre vaches maigres enlacent une large parabole : tableau intimiste et cocasse. L’habitation compte peu de pièces : deux ou trois chambres, un « salon invité » et une cuisinette, dans laquelle les femmes travaillent à même le sol, avec un unique réchaud et sans eau courante. Et les toilettes ? Dans le champ, derrière les cactus, pardi !

Le couple possède quatre vaches, dix moutons, quelques champs et cinq enfants. L’un d’eux, une fillette de huit ans, est handicapé, paralysé du côté droit. Elle ne parle pas, ne marche pas et ne peut rien faire seule.

Une famille pauvre, dans une campagne reculée, d’une région défavorisée, dans un pays sans prise en charge du handicap : quelle situation impossible !

Mais sa famille, avec force et amour, l’aide et l’entoure. Le papa, surtout, semble très proche de cette jolie petite fille. Et les regards qu’il lui porte sont très émouvants.


  1. En français, « Oui ». 

  2. En français, « Montagne ». 

  3. En français, « Non ». 

  4. En français, « Beaucoup de problèmes ». 

  5. L’USTA, Union Sportive de Taounate 

  6. Dénomination marocaine pour « cyber-café ».