Songes d’hospitalité

 Dans les brouillards de l’aube, les yeux rivés au macadam. 

Il y a quinze jours, le voyage commençait. J’ai l’impression d’avoir noirci bien trop de feuilles, pour en venir jusqu’ici. Comme si ces jours avaient l’intensité d’un bout du monde.

Moi, j’suis qu’une simple petite femme. D’une ville de dix mille habitants, à peine. Et, adolescente, je n’avais d’autre projet que d’être gentille, tranquille, dans mon cadre pré-calculé, insipide.

Pourtant, me voilà sur cette route défoncée du Maroc. Surtout, m’y voilà venue à pied, partie à pied. Avec, seuls, un petit sac à dos, deux culottes et une poignée d’économies.

Une gringalette dans la jolie campagne de Tahar-Souk. Qui, à l’aube, pleurniche quelques larmes, parce qu’elle quitte sa famille d’adoption. Une famille vieille de quatre jours, sur ses quinze d’existence à elle.

Une gringalette qui marche, qui marche. Le nez dans les effluves de terre sèche et d’olive. L’oreille qui flotte au gré d’insignifiants petits bruits, comme les frissons d’un ailleurs. Les yeux rivés à quelques détails, partout. Et des jambes qui se cramponnent, fermes.

Le silence m’accompagne, ce matin. Et il est le bienvenue. Car ça donne, à mes pensées, de l’espace pour s’étirer, gambader, puis courir. Pour hurler, aussi, un « Pourquoi ? » Et l’écrire en lettres capitales.

Dit, ça c’est vu, des fois ? Une grappe d’inconnus qui te happent dans la rue ? Qui t’enlèvent de ta trajectoire ? Qui te prennent par la main, qui t’entraînent dans leur cour ? Qui te sourient, soudain, qui t’ouvrent leurs bras, qui t’accueillent ? Et, t’asseyant auprès d’eux, qui t’appellent « ma fille » et « ma sœur » ? Qui t’écoutent, alors, qui t’apprennent, qui t’entourent ? Dis, tu l’as vu, toi ?

Je ne suis qu’une fugitive inconnue, une petite passante d’un matin banal, tout juste extravagante avec son sac sur le dos. Je marmonne mal dans leurs langues. Je ne connais rien à leurs manières. J’ai juste mon p’tit sourire. Et j’suis nippée comme un garçon. Alors, j’comprend pas.

Pourquoi une telle hospitalité ? Peut-être que eux, aussi, se nourrissent des belles secondes...