17 octobre 2013

 Le poids d’un voyage, ça se mesure en secondes. À celles insoumises au dictat des kilomètres, libres de rencontrer l’autre. Aux secondes lentes et molles. Aux belles secondes.  
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Lendemain d’Aïd, beaucoup plus tranquille.

Ce matin, une seule visite à rendre : à la sœur-présidente d’Abdiloula et à son mari. Ils viennent de tuer leur mouton, tout juste. Nous les aidons, alors, à débiter. Surtout, encore, nous boulottons.

Le sacrifice doit se faire, sinon le jour-même, dans les trois jours qui suivent l’Aïd. L’on peut égorger, au choix, un mouton, un cinquième de bœuf ou un septième de chameau. C’est un devoir pour tout chef de famille qui en a les moyens. Un chef de famille ? Qu’est-ce que c’est ? Certains nous disent : « un homme ayant des enfants ». D’autres : « un homme marié ». Et d’autres encore : « un homme adulte subvenant à ses besoins ». Bien sûr, plusieurs interprétations des textes existent ; et l’Aïd al-Kabir ne fait pas exception.

Ce midi, déjeuner un peu spécial en famille : nous dégustons le bouzellouf , la tête entière du mouton, agrémentée de ses pieds. Avant la cuisson, tête et pieds sont posés sur des braises. La laine, ainsi brûlée, est grattée au couteau. Puis, hop, mis à bouillir, longtemps, jusqu’à ce que la chair se détache des os. Le bouzellouf est un vrai plat de fête, un must que nous nous mettons en devoir d’honorer, goûtant absolument à tout. Nos hôtes semblent ravis. Côté tête, on a : joues, oreilles, langue et le contour des yeux. Côté pieds : de maigres chairs que l’on trifouille au creux des sabots. La texture est ci-gluante, là-baveuse ou encore caoutchouteuse. Le goût est globalement fort en bouche, quoique la langue est plus délicate, presque suave. Nous dégustons lentement, précautionneusement, tandis que nos visages affichent quelques rictus étonnés...

Tout l’après-midi, nous accueillons la famille lointaine. Une fois encore, – moi incluse – vont et viennent sans arrêt, de la cuisine aux invités. Les hommes, eux, grignotent, discutent, se renvoient les politesses...

Ikram, la fille aînée, arrive de Tahar-Souk, à quinze kilomètres, avec enfants et bagages. Tous les quatre resteront là quelques jours. C’est une habitude, comme une tradition, que les femmes mariées, à l’occasion de l’Aïd al-Kabir, retournent chez papa-maman avec la marmaille. Les maris, eux, peuvent souffler...

Asma, la bru d’Abdiloula, n’y échappe pas. Le doigt pointé vers la montagne, elle nous parle de ses parents et nous invite, avec son très joli sourire, à venir avec elle.

Le soir venu, nous embarquons dans le vieux Mercedes, parés de nos habits de fête. À dix kilomètres-heure sur des pistes escarpées, sinueuses, défoncées et dangereuses, nous comprenons, soudain, pourquoi les Marocains aiment tant leurs vieux bahuts costauds, au châssis surélevé.

Avec peine, le camion s’enfonce dans la nuit noire, faisant chanter tout ce qu’il a de ferraille, nous secouant avec vigueur. Cramponnés, à rien à tout, cognés, aux uns aux autres, nous rions pourtant de bon cœur. Et nous montons, encore, toujours, faisant filer les silhouettes de mosquées, de baraques, de jardins, de champs, de ruisseaux. L’expérience est magique. Elle n’a duré qu’une demi-heure. « Bien plus ! » semblent penser mes reins.

Enfin, nous voilà, dominant la vallée lointaine. La vie, en haut de ces montagnes rifaines, doit être aussi dure que belle, aussi pénible que tranquille. Dans chaque douar traversé, dix ou cent maisons éparpillées, une mosquée, une boutique, mais pas d’école. Les enfants, tout simplement, n’y vont pas .

Dans cette nouvelle famille, nous sommes reçus avec beaucoup d’égards, encore. Aussi, essayons-nous d’être des invités irréprochables, curieux et courtois.

Tous nous invitent à rester jusqu’au lendemain, davantage même. Mais, en bons occidentaux stressés, performants et productifs, nous n’avons pas compris que le voyage c’est ça, c’est le temps que l’on se donne. Malgré nous, nous sommes soumis au pouvoir des kilomètres, à la productivité des mollets. La sagesse, probablement, n’est qu’au bout du voyage...

Nous embrassons Ptisam et Asma, une dernière fois, chaleureusement. Alors, avec Faïssal, nous redescendons de la montagne, dans la pénombre, éclairés seulement par mille étoiles.

Lendemain d’Aïd, beaucoup plus tranquille.

Ce matin, une seule visite à rendre : à la sœur-présidente d’Abdiloula et à son mari. Ils viennent de tuer leur mouton, tout juste. Nous les aidons, alors, à débiter. Surtout, encore, nous boulottons.

Le sacrifice doit se faire, sinon le jour-même, dans les trois jours qui suivent l’Aïd. L’on peut égorger, au choix, un mouton, un cinquième de bœuf ou un septième de chameau. C’est un devoir pour tout chef de famille qui en a les moyens. Un chef de famille ? Qu’est-ce que c’est ? Certains nous disent : « un homme ayant des enfants ». D’autres : « un homme marié ». Et d’autres encore : « un homme adulte subvenant à ses besoins ». Bien sûr, plusieurs interprétations des textes existent ; et l’Aïd al-Kabir ne fait pas exception.

Ce midi, déjeuner un peu spécial en famille : nous dégustons le bouzellouf, la tête entière du mouton, agrémentée de ses pieds. Avant la cuisson, tête et pieds sont posés sur des braises. La laine, ainsi brûlée, est grattée au couteau. Puis, hop, mis à bouillir, longtemps, jusqu’à ce que la chair se détache des os. Le bouzellouf est un vrai plat de fête, un must que nous nous mettons en devoir d’honorer, goûtant absolument à tout. Nos hôtes semblent ravis. Côté tête, on a : joues, oreilles, langue et le contour des yeux. Côté pieds : de maigres chairs que l’on trifouille au creux des sabots. La texture est ci-gluante, là-baveuse ou encore caoutchouteuse. Le goût est globalement fort en bouche, quoique la langue est plus délicate, presque suave. Nous dégustons lentement, précautionneusement, tandis que nos visages affichent quelques rictus étonnés...

Tout l’après-midi, nous accueillons la famille lointaine. Une fois encore, les femmes – moi incluse – vont et viennent sans arrêt, de la cuisine aux invités. Les hommes, eux, grignotent, discutent, se renvoient les politesses...

Ikram, la fille aînée, arrive de Tahar-Souk, à quinze kilomètres, avec enfants et bagages. Tous les quatre resteront là quelques jours. C’est une habitude, comme une tradition, que les femmes mariées, à l’occasion de l’Aïd al-Kabir, retournent chez papa-maman avec la marmaille. Les maris, eux, peuvent souffler...

Asma, la bru d’Abdiloula, n’y échappe pas. Le doigt pointé vers la montagne, elle nous parle de ses parents et nous invite, avec son très joli sourire, à venir avec elle.

Le soir venu, nous embarquons dans le vieux Mercedes, parés de nos habits de fête. À dix kilomètres-heure sur des pistes escarpées, sinueuses, défoncées et dangereuses, nous comprenons, soudain, pourquoi les Marocains aiment tant leurs vieux bahuts costauds, au châssis surélevé.

Avec peine, le camion s’enfonce dans la nuit noire, faisant chanter tout ce qu’il a de ferraille, nous secouant avec vigueur. Cramponnés, à rien à tout, cognés, aux uns aux autres, nous rions pourtant de bon cœur. Et nous montons, encore, toujours, faisant filer les silhouettes de mosquées, de baraques, de jardins, de champs, de ruisseaux. L’expérience est magique. Elle n’a duré qu’une demi-heure. « Bien plus ! » semblent penser mes reins.

Enfin, nous voilà, dominant la vallée lointaine. La vie, en haut de ces montagnes rifaines, doit être aussi dure que belle, aussi pénible que tranquille. Dans chaque douar traversé, dix ou cent maisons éparpillées, une mosquée, une boutique, mais pas d’école. Les enfants, tout simplement, n’y vont pas.

Dans cette nouvelle famille, nous sommes reçus avec beaucoup d’égards, encore. Aussi, essayons-nous d’être des invités irréprochables, curieux et courtois.

Tous nous invitent à rester jusqu’au lendemain, davantage même. Mais, en bons occidentaux stressés, performants et productifs, nous n’avons pas compris que le voyage c’est ça, c’est le temps que l’on se donne. Malgré nous, nous sommes soumis au pouvoir des kilomètres, à la productivité des mollets. La sagesse, probablement, n’est qu’au bout du voyage...

Nous embrassons Ptisam et Asma, une dernière fois, chaleureusement. Alors, avec Faïssal, nous redescendons de la montagne, dans la pénombre, éclairés seulement par mille étoiles.


  1. « Allah n’impose à aucune âme une charge supérieure à sa capacité. »