16 octobre 2016

 Premier jour de l’Aïd al-Kabir : fort en émotions, en découvertes, en partages. 
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Jour de l’Aïd al-Kabir, lever tôt. Aujourd’hui, il y a beaucoup à faire et à voir.

Dès l’aube, Abdiloula et Harma ont prié, à la mosquée, pour leurs parents défunts. « C’est la tradition », nous disent-ils.

Milieu de matinée : l’imam du douar vient, à domicile, familial. D’une main, Faïssal immobilise l’ovin, de l’autre, il lui fourre une poignée de gros sel dans la gueule, pour l’anesthésier. Alors, l’imam souffle une rapide prière, puis d’un coup sûr, sec, fait gicler le sang à terre. Il repart aussitôt : de nombreuses gorges attendent son tranchant...

Hier, déjà, . Pour les excès de la fête, deux copains-bouchers sont venus égorger une vache, l’ont grossièrement dépecée, puis nous l’avons tous découpée, en famille. La moitié pour Abdiloula, l’autre pour son frère, Hassan, qui vit dans la maison mitoyenne. La vache est coûteuse : seules les familles aisées peuvent se le permettre.

Ces scènes de sacrifices sont brutales, impressionnantes, barbares penseront certains. , où l’on se gave allègrement de chair animale, l’exécution du bétail est réalisée en abattoir, cachée de nos têtes bien pensantes. Ici, le chaînon manquant entre « vert pâturage » et « assiette » nous éclabousse la gueule, nous remet les idées d’équerre. Car l’on peut bien pleurer, sans cesse, sur le sort animal. Tant que l’on continue à boulotter de la viande, c’est une hypocrisie. Mieux vaut : soit s’abstenir d’en consommer ; soit accepter de voir gicler le sang, de regarder cette réalité en face.

Aujourd’hui encore, le dépeçage et la découpe sont affaires de famille. D’abord, la peau est retirée. Puis, les boyaux sont rincés à l’eau, de nombreuses fois. Ensuite, la viande est lavée et coupée. Enfin, elle est mise en paquets, direction le congélateur. Mais le plus dur reste à venir, pour les femmes bien entendu : préparer, faire cuire et servir ces monceaux de protéines animales.

Pour exemple : la demi-vache, seule, leur procure trente-cinq kilos de viande, qui seront consommés en un petit mois. Ajoutez à cela, deux moutons : oui, les Marocains sont des viandards !

En ce jour de fête, les gens se mettent sur leur trente-et-un. Mathieu et moi n’y coupons pas. Nous sommes les seuls, d’ailleurs, à être vêtus de manière traditionnelle. Pour ma part , j’enfile une djellaba couleur crème, en satin, et me fait maquiller par les filles. Le résultat est magique : me voilà princesse des Mille et Une Nuits. En France, je n’ai jamais été aussi « poupée ». Mathieu , lui, se pare du jabador, tunique blanche sur pantalon bouffant blanc, et du fez , le couvre-chef rouge associé. Nous voici prêts à entamer la tournée des grands ducs !

L’Aïd est une fête familiale. Un fort moment d’échange. Une fête codifiée aussi, protocolaire. Le mouton ne se boulotte pas seul, dans son cercle familial restreint. Non ! Il se partage. Avec tous ceux qui, durant deux jours, viendront rendre visite. C’est l’occasion, alors, d’exhiber statut social et réussite.

Il faut, bien entendu, donner ou rendre la politesse. Nous, facile : nous commençons par une voisine, la grande sœur d’Abdiloula. Elle est une femme d’importance, car présidente de la commune rurale. Là, comme chez les suivants, nous tâchons d’être des invités exemplaires. D’abord, se montrer courtois, intéressés, enjoués : c’est la moindre des choses. Surtout, se goinfrer de viande grillée, ingurgiter verres de thé sur verres de soda, encore et toujours : ça, c’est capital, diplomatique même. Ensuite, dire quelques mots en darija, des mots usuels, d’autres cocasses : ça fait toujours, semble-t-il, très plaisir. Enfin – et là, c’est le summum – réciter les politesses de circonstances, bien apprises, moins comprises : Bsaha o raha, Allah ikhlef, Aïd Moubarak Saïd, Aïd Mabrouk, etc.

Cette promenade de fête, d’une maison à l’autre, d’une famille à la suivante, n’accorde aucun répit. Elle est fatigante, fatale pour le bidon, douloureuse pour la mâchoire. Mais pour notre hôte, semble-t-il, c’est un honneur que de faire découvrir leurs fêtes et traditions. Il est fier, aussi, de raconter notre voyage et notre rencontre. Peut-être, est-ce là un moyen de se mettre en valeur ? Au total, nous visitons sept maisonnées (deux sœurs, un frère et une fille d’Abdiloula, et des amies de Soukaïna) et parlons, au téléphone, à une dizaine d’autres.

Mais voici venu le soir, le temps du « vrai repas », en famille. Pourtant, nous n’en pouvons plus. Nos dents souffrent le martyr, à force d’avoir trop mastiquées. Pour échapper à cette dernière épreuve, notre stratagème : se fourrer rapidement une brosse à dents en bouche. Dès lors, sâfi, baraka, plus question de boire ou manger. Ouf !

Grand bravo à Harma et Asma, celles qui ont le plus trimé, le moins profité. Restées à domicile, elles ont reçu et servi tous les visiteurs. Et, entre deux « plateaux invités », les mains dans la chair fraîche, elles ont préparé les entrailles du mouton, avant de les faire sécher sur le toit plat de la maison.

Jour de l’Aïd al-Kabir, lever tôt. Aujourd’hui, il y a beaucoup à faire et à voir.

Dès l’aube, Abdiloula et Harma ont prié, à la mosquée, pour leurs parents défunts. « C’est la tradition », nous disent-ils.

Milieu de matinée : l’imam du douar vient, à domicile, sacrifier le mouton familial. D’une main, Faïssal immobilise l’ovin, de l’autre, il lui fourre une poignée de gros sel dans la gueule, pour l’anesthésier. Alors, l’imam souffle une rapide prière, puis d’un coup sûr, sec, fait gicler le sang à terre. Il repart aussitôt : de nombreuses gorges attendent son tranchant...

Hier, déjà, c’était « boucherie à domicile ». Pour les excès de la fête, deux copains-bouchers sont venus égorger une vache, l’ont grossièrement dépecée, puis nous l’avons tous découpée, en famille. La moitié pour Abdiloula, l’autre pour son frère, Hassan, qui vit dans la maison mitoyenne. La vache est coûteuse : seules les familles aisées peuvent se le permettre.

Ces scènes de sacrifices sont brutales, impressionnantes, barbares penseront certains. En France, où l’on se gave allègrement de chair animale, l’exécution du bétail est réalisée en abattoir, cachée de nos têtes bien pensantes. Ici, le chaînon manquant entre « vert pâturage » et « assiette » nous éclabousse la gueule, nous remet les idées d’équerre. Car l’on peut bien pleurer, sans cesse, sur le sort animal. Tant que l’on continue à boulotter de la viande, c’est une hypocrisie. Mieux vaut : soit s’abstenir d’en consommer ; soit accepter de voir gicler le sang, de regarder cette réalité en face.

Aujourd’hui encore, le dépeçage et la découpe sont affaires de famille. D’abord, la peau est retirée. Puis, les boyaux sont rincés à l’eau, de nombreuses fois. Ensuite, la viande est lavée et coupée. Enfin, elle est mise en paquets, direction le congélateur. Mais le plus dur reste à venir, pour les femmes bien entendu : préparer, faire cuire et servir ces monceaux de protéines animales.

Pour exemple : la demi-vache, seule, leur procure trente-cinq kilos de viande, qui seront consommés en un petit mois. Ajoutez à cela, deux moutons : oui, les Marocains sont des viandards !

En ce jour de fête, les gens se mettent sur leur trente-et-un. Mathieu et moi n’y coupons pas. Nous sommes les seuls, d’ailleurs, à être vêtus de manière traditionnelle. Pour ma part, j’enfile une djellaba couleur crème, en satin, et me fait maquiller par les filles. Le résultat est magique : me voilà princesse des Mille et Une Nuits. En France, je n’ai jamais été aussi « poupée ». Mathieu, lui, se pare du jabador, tunique blanche sur pantalon bouffant blanc, et du fez, le couvre-chef rouge associé. Nous voici prêts à entamer la tournée des grands ducs !

L’Aïd est une fête familiale. Un fort moment d’échange. Une fête codifiée aussi, protocolaire. Le mouton ne se boulotte pas seul, dans son cercle familial restreint. Non ! Il se partage. Avec tous ceux qui, durant deux jours, viendront rendre visite. C’est l’occasion, alors, d’exhiber statut social et réussite.

Il faut, bien entendu, donner ou rendre la politesse. Nous, facile : nous commençons par une voisine, la grande sœur d’Abdiloula. Elle est une femme d’importance, car présidente de la commune rurale. Là, comme chez les suivants, nous tâchons d’être des invités exemplaires. D’abord, se montrer courtois, intéressés, enjoués : c’est la moindre des choses. Surtout, se goinfrer de viande grillée, ingurgiter verres de thé sur verres de soda, encore et toujours : ça, c’est capital, diplomatique même. Ensuite, dire quelques mots en darija, des mots usuels, d’autres cocasses : ça fait toujours, semble-t-il, très plaisir. Enfin – et là, c’est le summum – réciter les politesses de circonstances, bien apprises, moins comprises : Bsaha o raha, Allah ikhlef, Aïd Moubarak Saïd, Aïd Mabrouk, etc.

Cette promenade de fête, d’une maison à l’autre, d’une famille à la suivante, n’accorde aucun répit. Elle est fatigante, fatale pour le bidon, douloureuse pour la mâchoire. Mais pour notre hôte, semble-t-il, c’est un honneur que de faire découvrir leurs fêtes et traditions. Il est fier, aussi, de raconter notre voyage et notre rencontre. Peut-être, est-ce là un moyen de se mettre en valeur ? Au total, nous visitons sept maisonnées (deux sœurs, un frère et une fille d’Abdiloula, et des amies de Soukaïna) et parlons, au téléphone, à une dizaine d’autres.

Mais voici venu le soir, le temps du « vrai repas », en famille. Pourtant, nous n’en pouvons plus. Nos dents souffrent le martyr, à force d’avoir trop mastiquées. Pour échapper à cette dernière épreuve, notre stratagème : se fourrer rapidement une brosse à dents en bouche. Dès lors, sâfi, baraka, plus question de boire ou manger. Ouf !

Grand bravo à Harma et Asma, celles qui ont le plus trimé, le moins profité. Restées à domicile, elles ont reçu et servi tous les visiteurs. Et, entre deux « plateaux invités », les mains dans la chair fraîche, elles ont préparé les entrailles du mouton, avant de les faire sécher sur le toit plat de la maison.


  1. Contre retribution, bien sûr. 

  2. Pour en arriver là, il faut déjà y aller fort sur la viandasse !