14 octobre 2013

 Lorsque, voyageur, tu es accueilli avec autant de naturel et de sympathie, un fort sentiment fraternel se développe. Et c’est éminemment joli.  
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Depuis deux jours, une seule pensée occupe nos esprits : où allons-nous passer l’Aïd al-Kabir ? Cette grande fête musulmane, la plus importante de l’islam, est l’équivalent du Noël occidental. Nous ne voulons pas la fêter seuls, sous notre tente ou à l’hôtel. Que non !

Côté pratique, d’abord, ce serait probablement difficile, davantage encore en pleine campagne rifaine : vie au ralenti ; épiceries, cafés et hôtels fermés ; peu de transports ; etc. Côté humain, ensuite, quelle tristesse ! Nous louperions un grand moment familial d’ici, ses us et ses coutumes, ses beautés, ses questionnements, ses excès. Et vivre cette fête de l’intérieur serait pour nous, sans aucun doute, un inoubliable moment de partage et de culture, riche en émotions.

Alors au réveil, nous sommes franchement bougons, songeurs. Hier, nous n’avons reçu aucun geste avenant ni engageant ; et l’Aïd est dans deux jours. Objectif d’aujourd’hui : trouver, coûte que coûte, une famille d’accueil marocaine. Ouvrons-nous ; soyons joyeux et souriants ; ne refusons aucun échange, aucune proposition d’hospitalité, si petits soient-ils.

Nous en sommes là de nos élucubrations matinales lorsque, après cinq kilomètres de marche tranquille, sortant du village de Bni Ounjel Tafraout, nous arrivons à hauteur d’un cinquantenaire, posté en bord de route. Qu’attend-il donc, immobile, de si bon matin ? Nous peut-être ?

Arrivés à sa hauteur, il nous sourit, nous le saluons, il nous arrête et nous échangeons quelques mots. À la phrase suivante, nous voilà invités, le plus naturellement du monde, à « prendre le thé ». Sa maison est juste derrière. Nous le suivons. Il nous installe dans la cour, sur de minuscules tabourets, autour d’une table basse, petite et ronde. À gauche et à droite s’affairent trois jeunes adultes, qui nettoient la cour terreuse avec de petits balais de brindilles, puis écrasent la poussière à coup de longues giclées d’eau. Abdiloula, notre hôte et le chef de famille, nomme chacun d’eux. Qu’il est difficile, cependant, de retenir ces prénoms « exotiques », lancés à la volée.

Soukaïna, la plus jeune de ses trois filles, nous sert un gros petit-déjeuner (ftor). Gâteux secs, olives (zaytun), huile d’olive (zayt zaytun), pain frais « maison » (khobz), beurre (zibda), confiture, thé à la menthe, etc. Quel copieux régal ! Qui aurait pu croire qu’autant d’assiettes puissent tenir sur une si petite table. Mais elles tiennent, pour notre plus grande gourmandise...

Tandis que nous nous goinfrons modérément, Abdiloula nous propose, sans préambule d’aucune sorte, de passer l’Aïd al-Kabir ici, dans sa famille. Pas possible ? Ce que nous espérions tant, il n’y a pas dix minutes, peut-il se produire si simplement ?

Mathieu et moi n’avons besoin d’échanger qu’un rapide regard, pour accepter joyeusement cette généreuse offre. L’Aïd est dans deux jours ; nous ne sommes que tôt dans la matinée ; et notre tout jeune cheminement va déjà s’arrêter. Mais qu’importe ces petites considérations. Nous savons désormais que nous vivrons cette fête en famille. Quel soulagement !

Tandis qu’Abdiloula part au travail, nous en profitons pour visiter la propriété. Dans un champ de blé coupé, à l’ombre d’une longue botte de paille finement hachée, puis sous un vieil olivier aux fruits noirs presque mûrs, enfin sur un sentier grimpant au sommet d’une montagne : nous discutons de l’étrange situation. Pour nous, occidentaux, cela est si singulier d’être accueillis ainsi : pour plusieurs jours, aussi chaudement, par une famille inconnue. Qu’allons-nous bien pouvoir leur apporter ? Excepté Abdiloula qui – fonctionnaire oblige – bredouille un peu le français, aucun membre de la famille ne parle notre langue, sauf quelques rudiments. C’est donc avec bonheur que nous accueillons son retour.

L’heure du déjeuner arrive. Les trois femmes alors s’activent. Pleine de curiosité et d’entrain, quoiqu’un peu timide, j’embauche auprès d’elles. Ce midi, nous devons nourrir neuf personnes. La préparation terminée, nous nous retrouvons tous, dans l’obscurité du salon, autour de petites sardines frites à l’huile. Ici, la famille est arabe et non berbère : hommes et femmes mangent donc réunis. Quel plaisir !

Il y a là Abdiloula et sa femme Harma . Quoiqu’un peu plus jeune que lui, elle semble pourtant excessivement vieille : le lourd travail des femmes, en milieu rural, y est probablement pour beaucoup. Toujours vêtue d’une robe bleutée, modeste et vieillie, et d’un fichu sur la tête, noué autour du cou, elle arbore constamment, sur son visage taillé de rides, un beau sourire édenté et un regard bon et curieux. Harma ne possède pas le moindre mot de français. C’est elle, cependant, qui nous parle le plus, nous explique, nous questionne. On ne comprend rien, mais c’est terriblement beau !

Leur deux fils , la trentaine tassée, vivent dans la maison familiale. L’un, Hicham, est d’un fort caractère, rigolard, bourru, gourmand et jouflu. Célibataire – quoique plus pour longtemps – il n’arbore pas encore la traditionnelle « moustache marocaine de l’homme marié ». L’autre, Faïssal, plutôt gringalet, est calme, timide et d’une grande gentillesse. Lui est marié, depuis cinq ans déjà.

Son épouse, Asma , vingt-cinq ans, est une jolie femme, brune aux yeux noirs, qui affiche toujours un petit sourire en coin. Maman d’une fillette de quatre ans (Ptisam ), elle assume aussi, avec force et caractère, le rôle fatiguant de belle-fille, passant la plus grande partie du temps au ménage et aux fourneaux.

Enfin, la petite dernière : Soukaïna , 23 ans, pas encore mariée. Élancée, les cheveux longs aux reflets roux, elle porte avec autant de charme  la djellaba – très féminine – que le pyjama – très infantile. Comme beaucoup de femmes en milieu rural, elle a quitté l’école à quinze ans, en « quatrième » (l’équivalent de notre « troisième » française).

À la saison, le rythme est franchement tranquille : c’est l’hivernage. Alors, après le repas, tous font la sieste. Et nous avec, installés sur les banquettes épaisses du « salon invité ». La maison familiale est grande. Chacun a sa chambre. Il y a aussi : un « salon invité », un autre avec télévision (pour les siestes et repas quotidiens), une modeste cuisine, une petite salle de bain et un toilette.

Abdiloula est un petit riche des campagnes, notable de son village , marocain modeste sinon. Il travaille comme ambulancier, employé par la commune rurale , et est propriétaire d’un café du village. Ses fils possèdent une camionnette , pour le transport des personnes et marchandises, ainsi qu’un tracteur, qu’ils utilisent pour cultiver leurs propres parcelles et qu’ils louent, sinon, pour divers services agricoles (labour, moisson du blé, récolte des olives, etc.) Les femmes, elles, entretiennent la maison, préparent les repas, s’occupent des enfants et animaux de basse-cour, etc.

Après la sieste, j’accompagne Asma à l’étable. Une vache et deux moutons y attendent leur exécution pour l’Aïd. Là, j’assiste à la confection du méloui : sorte de crêpe feuilletée, bourrée d’huile d’olive. Sa préparation demande un doigté que je n’aurai pas avant le départ, dommage.

La pâte, pétrie longuement à la main, est étalée jusqu’à ne faire que quelques millimètres d’épaisseur (elle ne doit surtout pas percer). Une succession de plis et replis plus tard, le méloui multicouche est posé sur le dessus d’une cloche en fonte, chauffée au feu de bois.

La préparation-cuisson ne se termine qu’à la tombée de la nuit. Nous ne les dégusterons que demain, au petit-déjeuner, badigeonnées de miel ou de confiture, tartinées de beurre, saupoudrées de sucre ou trempées d’huile d’olive. Quelle frustration !

Le soir, une fois encore, je prépare le repas avec les femmes. Au cœur de la cuisine – pièce stratégique, au Maroc – je mesure très vite la gourmandise des Marocains. Leur cuisine est riche, diversifiée et délicieuse. Elle est réputée, d’ailleurs, pour être l’une des meilleures au monde.

Mathieu, lui, suit Abdiloula au café ; ils ne rentrent que bien tard...

Autant la cuisine est le lieu principal de vie des femmes, autant le café est celui, exclusif, des hommes (sauf d’être une touriste). C’est ici que, plusieurs fois par jour, ils se retrouvent pour palabrer, siroter thés, cafés et boissons gazeuses, jouer aux cartes et aux dominos, regarder le foot à la télé, etc. Ici, la plupart des hommes fument le kif à la sebsi. Aussi, malgré la double prohibition religieuse et d’État , l’alcool circule et se consomme, discrètement mais sûrement.

Merci les filles, ce premier jour en famille s’achève sur un excellent dîner : un morceau de viande bouillie, accompagné de pommes de terre vapeur.

Quelle chance, quel bonheur de s’être arrêtés ici.

Depuis deux jours, une seule pensée occupe nos esprits : où allons-nous passer l’Aïd al-Kabir ? Cette grande fête musulmane, la plus importante de l’islam, est l’équivalent du Noël occidental. Nous ne voulons pas la fêter seuls, sous notre tente ou à l’hôtel. Que non !

Côté pratique, d’abord, ce serait probablement difficile, davantage encore en pleine campagne rifaine : vie au ralenti ; épiceries, cafés et hôtels fermés ; peu de transports ; etc. Côté humain, ensuite, quelle tristesse ! Nous louperions un grand moment familial d’ici, ses us et ses coutumes, ses beautés, ses questionnements, ses excès. Et vivre cette fête de l’intérieur serait pour nous, sans aucun doute, un inoubliable moment de partage et de culture, riche en émotions.

Alors au réveil, nous sommes franchement bougons, songeurs. Hier, nous n’avons reçu aucun geste avenant ni engageant ; et l’Aïd est dans deux jours. Objectif d’aujourd’hui : trouver, coûte que coûte, une famille d’accueil marocaine. Ouvrons-nous ; soyons joyeux et souriants ; ne refusons aucun échange, aucune proposition d’hospitalité, si petits soient-ils.

Nous en sommes là de nos élucubrations matinales lorsque, après cinq kilomètres de marche tranquille, sortant du village de Bni Ounjel Tafraout, nous arrivons à hauteur d’un cinquantenaire, posté en bord de route. Qu’attend-il donc, immobile, de si bon matin ? Nous peut-être ?

Arrivés à sa hauteur, il nous sourit, nous le saluons, il nous arrête et nous échangeons quelques mots. À la phrase suivante, nous voilà invités, le plus naturellement du monde, à « prendre le thé ». Sa maison est juste derrière. Nous le suivons. Il nous installe dans la cour, sur de minuscules tabourets, autour d’une table basse, petite et ronde. À gauche et à droite s’affairent trois jeunes adultes, qui nettoient la cour terreuse avec de petits balais de brindilles, puis écrasent la poussière à coup de longues giclées d’eau. Abdiloula, notre hôte et le chef de famille, nomme chacun d’eux. Qu’il est difficile, cependant, de retenir ces prénoms « exotiques », lancés à la volée.

Soukaïna, la plus jeune de ses trois filles, nous sert un gros petit-déjeuner (ftor). Gâteux secs, olives (zaytun), huile d’olive (zayt zaytun), pain frais « maison » (khobz), beurre (zibda), confiture, thé à la menthe, etc. Quel copieux régal ! Qui aurait pu croire qu’autant d’assiettes puissent tenir sur une si petite table. Mais elles tiennent, pour notre plus grande gourmandise...

Tandis que nous nous goinfrons modérément, Abdiloula nous propose, sans préambule d’aucune sorte, de passer l’Aïd al-Kabir ici, dans sa famille. Pas possible ? Ce que nous espérions tant, il n’y a pas dix minutes, peut-il se produire si simplement ?

Mathieu et moi n’avons besoin d’échanger qu’un rapide regard, pour accepter joyeusement cette généreuse offre. L’Aïd est dans deux jours ; nous ne sommes que tôt dans la matinée ; et notre tout jeune cheminement va déjà s’arrêter. Mais qu’importe ces petites considérations. Nous savons désormais que nous vivrons cette fête en famille. Quel soulagement !

Tandis qu’Abdiloula part au travail, nous en profitons pour visiter la propriété. Dans un champ de blé coupé, à l’ombre d’une longue botte de paille finement hachée, puis sous un vieil olivier aux fruits noirs presque mûrs, enfin sur un sentier grimpant au sommet d’une montagne : nous discutons de l’étrange situation. Pour nous, occidentaux, cela est si singulier d’être accueillis ainsi : pour plusieurs jours, aussi chaudement, par une famille inconnue. Qu’allons-nous bien pouvoir leur apporter ? Excepté Abdiloula qui – fonctionnaire oblige – bredouille un peu le français, aucun membre de la famille ne parle notre langue, sauf quelques rudiments. C’est donc avec bonheur que nous accueillons son retour.

L’heure du déjeuner arrive. Les trois femmes alors s’activent. Pleine de curiosité et d’entrain, quoiqu’un peu timide, j’embauche auprès d’elles. Ce midi, nous devons nourrir neuf personnes. La préparation terminée, nous nous retrouvons tous, dans l’obscurité du salon, autour de petites sardines frites à l’huile. Ici, la famille est arabe et non berbère : hommes et femmes mangent donc réunis. Quel plaisir !

Il y a là Abdiloula et sa femme Harma. Quoiqu’un peu plus jeune que lui, elle semble pourtant excessivement vieille : le lourd travail des femmes, en milieu rural, y est probablement pour beaucoup. Toujours vêtue d’une robe bleutée, modeste et vieillie, et d’un fichu sur la tête, noué autour du cou, elle arbore constamment, sur son visage taillé de rides, un beau sourire édenté et un regard bon et curieux. Harma ne possède pas le moindre mot de français. C’est elle, cependant, qui nous parle le plus, nous explique, nous questionne. On ne comprend rien, mais c’est terriblement beau !

Leur deux fils, la trentaine tassée, vivent dans la maison familiale. L’un, Hicham, est d’un fort caractère, rigolard, bourru, gourmand et jouflu. Célibataire – quoique plus pour longtemps – il n’arbore pas encore la traditionnelle « moustache marocaine de l’homme marié ». L’autre, Faïssal, plutôt gringalet, est calme, timide et d’une grande gentillesse. Lui est marié, depuis cinq ans déjà.

Son épouse, Asma, vingt-cinq ans, est une jolie femme, brune aux yeux noirs, qui affiche toujours un petit sourire en coin. Maman d’une fillette de quatre ans (Ptisam), elle assume aussi, avec force et caractère, le rôle fatiguant de belle-fille, passant la plus grande partie du temps au ménage et aux fourneaux.

Enfin, la petite dernière : Soukaïna, 23 ans, pas encore mariée. Élancée, les cheveux longs aux reflets roux, elle porte avec autant de charme la djellaba – très féminine – que le pyjama – très infantile. Comme beaucoup de femmes en milieu rural, elle a quitté l’école à quinze ans, en « quatrième » (l’équivalent de notre « troisième » française).

À la saison, le rythme est franchement tranquille : c’est l’hivernage. Alors, après le repas, tous font la sieste. Et nous avec, installés sur les banquettes épaisses du « salon invité ». La maison familiale est grande. Chacun a sa chambre. Il y a aussi : un « salon invité », un autre avec télévision (pour les siestes et repas quotidiens), une modeste cuisine, une petite salle de bain et un toilette.

Abdiloula est un petit riche des campagnes, notable de son village, marocain modeste sinon. Il travaille comme ambulancier, employé par la commune rurale, et est propriétaire d’un café du village. Ses fils possèdent une camionnette, pour le transport des personnes et marchandises, ainsi qu’un tracteur, qu’ils utilisent pour cultiver leurs propres parcelles et qu’ils louent, sinon, pour divers services agricoles (labour, moisson du blé, récolte des olives, etc.) Les femmes, elles, entretiennent la maison, préparent les repas, s’occupent des enfants et animaux de basse-cour, etc.

Après la sieste, j’accompagne Asma à l’étable. Une vache et deux moutons y attendent leur exécution pour l’Aïd. Là, j’assiste à la confection du méloui : sorte de crêpe feuilletée, bourrée d’huile d’olive. Sa préparation demande un doigté que je n’aurai pas avant le départ, dommage.

La pâte, pétrie longuement à la main, est étalée jusqu’à ne faire que quelques millimètres d’épaisseur (elle ne doit surtout pas percer). Une succession de plis et replis plus tard, le méloui multicouche est posé sur le dessus d’une cloche en fonte, chauffée au feu de bois.

La préparation-cuisson ne se termine qu’à la tombée de la nuit. Nous ne les dégusterons que demain, au petit-déjeuner, badigeonnées de miel ou de confiture, tartinées de beurre, saupoudrées de sucre ou trempées d’huile d’olive. Quelle frustration !

Le soir, une fois encore, je prépare le repas avec les femmes. Au cœur de la cuisine – pièce stratégique, au Maroc – je mesure très vite la gourmandise des Marocains. Leur cuisine est riche, diversifiée et délicieuse. Elle est réputée, d’ailleurs, pour être l’une des meilleures au monde.

Mathieu, lui, suit Abdiloula au café ; ils ne rentrent que bien tard...

Autant la cuisine est le lieu principal de vie des femmes, autant le café est celui, exclusif, des hommes (sauf d’être une touriste). C’est ici que, plusieurs fois par jour, ils se retrouvent pour palabrer, siroter thés, cafés et boissons gazeuses, jouer aux cartes et aux dominos, regarder le foot à la télé, etc. Ici, la plupart des hommes fument le kif à la sebsi. Aussi, malgré la double prohibition religieuse et d’État, l’alcool circule et se consomme, discrètement mais sûrement.

Merci les filles, ce premier jour en famille s’achève sur un excellent dîner : un morceau de viande bouillie, accompagné de pommes de terre vapeur.

Quelle chance, quel bonheur de s’être arrêtés ici.


  1. En terme d’importance des festivités, de regroupement familial, d’achats, de boustifaille, etc. 

  2. Drôle de mélange des genres...