Première prière

 La nuit, dans la campagne rifaine, une puissante magie est à l’œuvre. Celle des djinns, terrifiante, qui fait hurler les chiens comme des enragés...  

Dans ce coin de Rif, lorsque les premiers rayons commencent tout juste à percer l’obscurité profonde, c’est le signal.

Au loin, de l’autre côté de ma montagne, un son strident, craché, monte, monte jusqu’à gonfler dans l’espace libre, l’espace immense du massif, jusqu’à prendre toute sa place, jusqu’à se cogner, brutalement, à un autre son aigu, puis un autre et encore un.

Maintenant, se sont sept, huit, neuf, peut-être dix haut-parleurs qui crachent de toutes leurs forces, qui frappent cette fin de nuit, qui commandent à tous d’ouvrir leur âme, de purifier leur corps et d’aller prier. Prier un. Première prière du matin.

Les psaumes sonnent dans la nuit. Glissent depuis les sommets, sur les bourrelets et les mamelons de terre. Serpentent dans les ravines. Tombent des falaises abruptes. Et résonnent dans les vallées, leurs longues minutes pieuses, jusqu’à s’éteindre, jusqu’à se perdre dans les confins de l’aube.

Alors, invariablement, les chiens du Rif, ni domestiques ni sauvages, prennent le relais. Et aboient, et hurlent. De toute leur gueule rageuse. Se répondant d’une place à l’autre. Le long des oueds secs et des arêtes rocheuses. Sautant, tournant, remuant. Jusqu’à ce que la complainte déchirante, affreuse, se répande partout, courant de vallées en vallées, de sommets en sommets, dans chaque espace, dans chaque relief de la montagne. Jusqu’à, d’un coup net, absolu, se taire. Et laisser la chair de poule s’apaiser dans le corps des voyageurs, terrifiés.