11 octobre 2013

 Le triangle de la mort : craignos, mais beau ! 
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Ce midi, à Aïn Hamra, petit en-cas  : mouton grillé, pain, oignon cru, sel et cumin. C’est simple, délicieux, absolument marocain ! L’endroit est touristique, car réputé pour sa source : une eau naturellement gazeuse, riche en fer et en cuivre, excellente pour la digestion, mais mortelle, dit-on, pour les poumons fragiles. Quoique incertains quant à l’état de nos organes respiratoires, nous prenons le risque d’en ingurgiter deux bons litres chacun. C’est que, déjà, nos estomacs le réclament...

Fin d’après-midi : nous descendons sur Ajdir, village natal d’Abdelkrim al-Khattabi W.

1921 : le Rif est sous protectorat espagnol. Le jeune Abdelkrim y conduit un soulèvement et le remporte. L’année suivante, il proclame la « République confédérée des tribus du Rif ». Quatre ans plus tard, face aux Espagnols et aux Français coalisés, Abdelkrim est contraint à la reddition, puis exilé. Il devient une icône des mouvements indépendantistes luttant contre le colonialisme.

1958 : le Maroc est tout juste indépendant. Trente mille soldats marocains, menés par le futur roi Hassan II (alors chef d’état-major des Forces armées), répriment un soulèvement dans le Rif, y faisant près de 3000 morts. Depuis, la région est marginalisée, exclue de la vie politique, ne profitant guère des avancées économiques du Maroc.

De nos jours, depuis l’accession au trône de Mohamed VI, en 1999, cette marginalisation tend à infléchir, du moins le dit-on. Lorsqu’on demande aux intéressés de confirmer, leur bouche souffle timidement un « oui, oui, une légère inflexion », tandis que leurs yeux sombres te hurlent que « Non ! » Et ne parlons même pas de la jeunesse rifaine, qui ne broie et ne bouffe que du noir...

Le Rif passe encore pour une région rebelle, à la mauvaise réputation. Elle parvient pourtant à s’en sortir. Comment ? Grâce à son émigration massive vers l’Europe et sa culture du cannabis.

En plein cœur des montagnes de l’Izenayen, Ajdir nous semble bien glauque.

Sur les trottoirs ou aux terrasses des cafés, beaucoup de jeunes hommes – la mine sinistre, l’œil hagard – passent le temps à coup de kif , qu’ils fument dans une longue et fine pipe en bois, la sebsi . Ici, comme partout dans le Rif, pas de boulot pour la jeunesse, donc pas d’espoir.

Nous ne tardons pas à Ajdir, juste le temps qu’un généreux nous offre le thé. De part et d’autre de la large avenue principale, les regards sont scrutateurs, oppressants. Ils ne poussent guère à flâner ni à papoter.

Peu après la ville, au milieu d’une pente raide, une petite voiture bleue, immatriculée dans les Bouches-du-Rhône, se stoppe à notre hauteur. C’est Ahmed, un berbère trentenaire, qui vit six mois en France, puis autant ici et bis repetita. De taille moyenne, il est vêtu d’une belle djellaba pourpre. Sa forte tête, son crâne rasé et son accent de banlieusard marseillais me le font passer pour un caïd (je sais, c’est un très mauvais « délit de sale gueule »). Spontanément et avec un large sourire, il propose de nous transporter chez lui et nous offre le gîte. OK pour le gîte, mais nous marcherons jusque-là.

Sept kilomètres plus loin, au café du douar Inahnahen, nous retrouvons la bleue bagnole, soulagés. Déjà, le soleil s’est couché. Et cette zone-là , de Aïn Hamra (ce midi) à Boured (demain), ne nous laisse pas l’esprit tranquille : vague sensation que les gens sont bizarres et l’endroit dangereux. D’ailleurs, à quelques reprises, deux ou trois zigues nous ont prévenus : « Méfiez-vous. Ne faites pas confiance à n’importe qui. » Chouette !

Au café, nous demandons : « Où est Ahmed, le m’sieur d’la voiture bleue ? » Personne ne nous répond, comme méfiant. Un gus, bien camé de kif, l’air zinzin, nous propose l’hospitalité. « Euh... Non... Ça va. On attend le m’sieur d’la voiture bleue... » Les minutes passent. La nuit se fait. Une voiture s’arrête. Le conducteur (une sorte de caïd) demande si tout va bien, nous exhorte à la prudence, nous fait remarquer que, ici, tous ne sont pas fréquentables. Re-chouette ! Je ne suis pas du tout tranquille ; Mathieu, lui, tente de garder sa contenance. Finalement, après bien des questions, des réponses évasives, des va-et-vient, des regards en coin, Ahmed finit par venir, l’air de rien, comme s’il ne nous attendait pas. Ouf !

L’hospitalité commence par un demi-tour, direction la gendarmerie royale d’Ajdir. Ahmed doit signaler, aux autorités, qu’il nous accueille : au Maroc, cette formalité est obligatoire. Dans les hôtels, certes, nous avons dû remplir une « fiche de police ». Mais, jusqu’alors, aucun de nos cinq accueillants ne s’était inquiété d’une telle bagatelle. Ahmed habite perdu en montagne, où notre présence d’une nuit serait, sans aucun doute, passée inaperçue. Étrange, dans ce cas, qu’il ait insisté pour remplir ce devoir, avec zèle qui plus est, quitte à perdre une heure et demie. Ma fois, la scène, chez les gendarmes, est aussi étrange que comique. Et la formalité semble, de très loin, emmerder tout le monde.

Bon... Je conclus cet épisode en écrivant, ici, notre sentiment global. Un : pour nous, Ahmed est définitivement un caïd lié au trafic de cannabis (plein de petits signes, durant la soirée, le laisseront penser). Deux : les alentours d’Ajdir semblent être, d’une manière générale, un repère de voyous liés au cannabis. Trois : nous avons (un peu) peur ; vivement que l’on s’éloigne de ce coin. Quatre : nos fantasmes sont tels, notre bêtise et notre méconnaissance avec, que tout ceci n’est probablement qu’une mauvaise farce, rien que dans nos têtes peureuses.

De retour à la maison, la soirée commence, hommes et femmes séparés (en bons berbères qu’ils sont), dont voici mon résumé. Ce soir, me voici avec des femmes sans aucun mot de français, qui ne s’occupent ni ne s’intéressent à moi. J’essaie de participer, d’aider à la cuisine mais, très vite, elles me collent devant quelques séries télévisuelles niaiseuses. Bref, je me fais éminemment chier. Suis-je venue jusqu’ici pour passer mes soirées devant la télé ? Non ! Mais pour découvrir, entre autre, le quotidien des femmes, leurs différences d’avec nous, occidentales, et ce qu’elles ont à nous apprendre. Ce soir, pourtant, je ne suis pas convaincue par mes découvertes ethnologiques.

Finalement, je m’endors sans savoir ce qu’a fait ni où dort Mathieu. Nuit angoissante. Rien de rassurant...

Ce midi, à Aïn Hamra, petit en-cas : mouton grillé, pain, oignon cru, sel et cumin. C’est simple, délicieux, absolument marocain ! L’endroit est touristique, car réputé pour sa source : une eau naturellement gazeuse, riche en fer et en cuivre, excellente pour la digestion, mais mortelle, dit-on, pour les poumons fragiles. Quoique incertains quant à l’état de nos organes respiratoires, nous prenons le risque d’en ingurgiter deux bons litres chacun. C’est que, déjà, nos estomacs le réclament...

Fin d’après-midi : nous descendons sur Ajdir, village natal d’Abdelkrim al-Khattabi.

1921 : le Rif est sous protectorat espagnol. Le jeune Abdelkrim y conduit un soulèvement et le remporte. L’année suivante, il proclame la « République confédérée des tribus du Rif ». Quatre ans plus tard, face aux Espagnols et aux Français coalisés, Abdelkrim est contraint à la reddition, puis exilé. Il devient une icône des mouvements indépendantistes luttant contre le colonialisme.

1958 : le Maroc est tout juste indépendant. Trente mille soldats marocains, menés par le futur roi Hassan II (alors chef d’état-major des Forces armées), répriment un soulèvement dans le Rif, y faisant près de 3000 morts. Depuis, la région est marginalisée, exclue de la vie politique, ne profitant guère des avancées économiques du Maroc.

De nos jours, depuis l’accession au trône de Mohamed VI, en 1999, cette marginalisation tend à infléchir, du moins le dit-on. Lorsqu’on demande aux intéressés de confirmer, leur bouche souffle timidement un « oui, oui, une légère inflexion », tandis que leurs yeux sombres te hurlent que « Non ! » Et ne parlons même pas de la jeunesse rifaine, qui ne broie et ne bouffe que du noir...

Le Rif passe encore pour une région rebelle, à la mauvaise réputation. Elle parvient pourtant à s’en sortir. Comment ? Grâce à son émigration massive vers l’Europe et sa culture du cannabis.

En plein cœur des montagnes de l’Izenayen, Ajdir nous semble bien glauque.

Sur les trottoirs ou aux terrasses des cafés, beaucoup de jeunes hommes – la mine sinistre, l’œil hagard – passent le temps à coup de kif, qu’ils fument dans une longue et fine pipe en bois, la sebsi. Ici, comme partout dans le Rif, pas de boulot pour la jeunesse, donc pas d’espoir.

Nous ne tardons pas à Ajdir, juste le temps qu’un généreux nous offre le thé. De part et d’autre de la large avenue principale, les regards sont scrutateurs, oppressants. Ils ne poussent guère à flâner ni à papoter.

Peu après la ville, au milieu d’une pente raide, une petite voiture bleue, immatriculée dans les Bouches-du-Rhône, se stoppe à notre hauteur. C’est Ahmed, un berbère trentenaire, qui vit six mois en France, puis autant ici et bis repetita. De taille moyenne, il est vêtu d’une belle djellaba pourpre. Sa forte tête, son crâne rasé et son accent de banlieusard marseillais me le font passer pour un caïd (je sais, c’est un très mauvais « délit de sale gueule »). Spontanément et avec un large sourire, il propose de nous transporter chez lui et nous offre le gîte. OK pour le gîte, mais nous marcherons jusque-là.

Sept kilomètres plus loin, au café du douar Inahnahen, nous retrouvons la bleue bagnole, soulagés. Déjà, le soleil s’est couché. Et cette zone-là, de Aïn Hamra (ce midi) à Boured (demain), ne nous laisse pas l’esprit tranquille : vague sensation que les gens sont bizarres et l’endroit dangereux. D’ailleurs, à quelques reprises, deux ou trois zigues nous ont prévenus : « Méfiez-vous. Ne faites pas confiance à n’importe qui. » Chouette !

Au café, nous demandons : « Où est Ahmed, le m’sieur d’la voiture bleue ? » Personne ne nous répond, comme méfiant. Un gus, bien camé de kif, l’air zinzin, nous propose l’hospitalité. « Euh... Non... Ça va. On attend le m’sieur d’la voiture bleue... » Les minutes passent. La nuit se fait. Une voiture s’arrête. Le conducteur (une sorte de caïd) demande si tout va bien, nous exhorte à la prudence, nous fait remarquer que, ici, tous ne sont pas fréquentables. Re-chouette ! Je ne suis pas du tout tranquille ; Mathieu, lui, tente de garder sa contenance. Finalement, après bien des questions, des réponses évasives, des va-et-vient, des regards en coin, Ahmed finit par venir, l’air de rien, comme s’il ne nous attendait pas. Ouf !

L’hospitalité commence par un demi-tour, direction la gendarmerie royale d’Ajdir. Ahmed doit signaler, aux autorités, qu’il nous accueille : au Maroc, cette formalité est obligatoire. Dans les hôtels, certes, nous avons dû remplir une « fiche de police ». Mais, jusqu’alors, aucun de nos cinq accueillants ne s’était inquiété d’une telle bagatelle. Ahmed habite perdu en montagne, où notre présence d’une nuit serait, sans aucun doute, passée inaperçue. Étrange, dans ce cas, qu’il ait insisté pour remplir ce devoir, avec zèle qui plus est, quitte à perdre une heure et demie. Ma fois, la scène, chez les gendarmes, est aussi étrange que comique. Et la formalité semble, de très loin, emmerder tout le monde.

Bon... Je conclus cet épisode en écrivant, ici, notre sentiment global. Un : pour nous, Ahmed est définitivement un caïd lié au trafic de cannabis (plein de petits signes, durant la soirée, le laisseront penser). Deux : les alentours d’Ajdir semblent être, d’une manière générale, un repère de voyous liés au cannabis. Trois : nous avons (un peu) peur ; vivement que l’on s’éloigne de ce coin. Quatre : nos fantasmes sont tels, notre bêtise et notre méconnaissance avec, que tout ceci n’est probablement qu’une mauvaise farce, rien que dans nos têtes peureuses.

De retour à la maison, la soirée commence, hommes et femmes séparés (en bons berbères qu’ils sont), dont voici mon résumé. Ce soir, me voici avec des femmes sans aucun mot de français, qui ne s’occupent ni ne s’intéressent à moi. J’essaie de participer, d’aider à la cuisine mais, très vite, elles me collent devant quelques séries télévisuelles niaiseuses. Bref, je me fais éminemment chier. Suis-je venue jusqu’ici pour passer mes soirées devant la télé ? Non ! Mais pour découvrir, entre autre, le quotidien des femmes, leurs différences d’avec nous, occidentales, et ce qu’elles ont à nous apprendre. Ce soir, pourtant, je ne suis pas convaincue par mes découvertes ethnologiques.

Finalement, je m’endors sans savoir ce qu’a fait ni où dort Mathieu. Nuit angoissante. Rien de rassurant...


  1. En arabe, le mot « Aïn » désigne une source. 

  2. C’est ce que nous pensions alors. En fait, dans le Rif, il y a quatre villages se nommant « Ajdir ». Celui d’Abdelkrim est situé 50 km plus au nord

  3. Voir l’article Wikipedia Abdelkrim al-Khattabi