10 octobre 2013

 Le ftor, petit-déjeuner marocain, plaisir salutaire du voyageur précaire. Et les paysages alors ? Encore plus !  
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Levés tôt, nous rejoignons notre hôte sur la place terreuse du village. Aujourd’hui, c’est jour de souk à Sidi Ali Bourakba. Boujama est employé municipal. Depuis cinq heures du matin, il accueille et installe les marchands, puis encaisse les droits de place. À cette époque de l’année : sacré boulot !

Encore six jours, avant l’Aïd al-Kabir. Une foule de moutons , agitée et gueularde, a investi l’endroit, vendeurs et acheteurs à leur trousse. Tohu-bohu indescriptible.

Boujama va, gueule et revient, le pas lourd, le verbe haut, sachant à peine où donner de la tête. Derniers aurevoirs, puis nous le laissons là, ce drôle d’homme, ce second « baba berbère ».

Pour nous : brouillard, bruine bretonne, spectaculaire route en lacets . Et des paysages montagneux rifains tellement beaux, que je ne me risquerais pas , de but en blanc.

Après une heure et cinq kilomètres d’une très jolie et frisquette marche, nous croisons, au détour d’un zigzag, à l’entrée d’un village, un pauvre hère, grand et osseux, littéralement loqueteux. Il porte, de ses longs doigts décharnés, un vieux bidon en aluminium. « Ce sont trois litres de lait frais, nous dit-il, que je pars vendre à Sidi Bourakba. »

Bon... faisons le point. Un vieux bonhomme, la soixantaine passée, s’en va, lent et titubant, vendre ses trois litres de lait matinaux, à cinq kilomètres de chez lui, pour gagner vingt-cinq dirhams. À brûle-pourpoint, je me dis : « Vive le socialisme ! » et « Mais qu’est-ce que tu fous là, Marie, à marcher pour ton petit plaisir bourgeois ? Toi, t’as juste à sourire et profiter ! »

La marche continue en montant, et nous avec en soufflant. Tout au bout de cette longue et tranquille ascension, à un col gardé par une haute antenne téléphonique, nous trouvons , commune de taille modeste, où nous nous étions promis du repos.

Au premier café : on s’engouffre. Atmosphère chaude. Nos mains picotent au contact d’une tasse brûlante. Pour dix dirhams chacun (1 €), on nous sert le ftor , plaisir salutaire du voyageur précaire. Une belle bouchée de pain, trempée d’huile d’olive et souillée de Vache qui rit, écrase une portion d’œuf au plat, puis coule au fond de l’œsophage. L’estomac gargouille de contentement, le moral aussi. Ce petit-déjeuner marocain est un simple délice.

Sur le grand écran, un match de tennis se termine. Alors, nous repartons rassasiés, dans un bruyant « Shokran, b’slama ! Merci, au revoir ! »

Au cœur de la montagne, éparpillés absolument partout en paquets de tâches blanchâtres, de tous petits villages avec invariablement leur mosquée. Cent sentiers, ouverts puis burinés par hommes et ovins, zèbrent les croupes asséchées, tailladent les mamelons d’olives de ce sublime paysage potelé à belle peau maghrébine.

Au bord de la route, au creux des lacets, de nombreux vendeurs d’amandes et de miel attendent leur maigre clientèle. Pour faire filer le temps, ils papotent en sirotant le thé, allongés dans le coffre d’une vieille bagnole ou sous l’ombre chétive d’un arbuste piquant. À deux reprises, on nous offre, tout sourire, une belle poignée de coques oblongues. Quel plaisir !

Quelques milliers d’enjambées, encore, puis nous arrivons à un croisement. Devant, à deux kilomètres, Aknoul. Petite pensée pour Mohamed qui disait  : « N’allez pas à Aknoul, ce sont des bandits. » Ouf ! nous bifurquons à droite, juste avant la ville, pour filer plein est. « Ni à Ajdir ni à Boured, ce sont aussi des bandits. » Ah ? Bas mince, alors. C’est notre route…

Ce soir, nous bivouaquons pour la première fois du voyage, au pied d’un olivier, dans le creux d’un petit oued à sec, à quelques pas d’une maison, après que le jeune fils, en l’absence du père, nous ait donné sa bénédiction.

Mais la générosité, ici, est bien plus puissante que la solitude. Le père à peine rentré, son fils vient nous offrir l’hospitalité. L’envie d’être seuls et une légère fainéantise nous font pourtant refuser (déjà, notre tente est plantée, nos sacs vidés et nos affaires rangées). Qu’à cela ne tienne, le fils revient, quinze minutes plus tard, avec un énorme plateau : de thé, de gâteaux et de cacahuètes. Là, sous les étoiles, nous papotons longuement.

Levés tôt, nous rejoignons notre hôte sur la place terreuse du village. Aujourd’hui, c’est jour de souk à Sidi Ali Bourakba. Boujama est employé municipal. Depuis cinq heures du matin, il accueille et installe les marchands, puis encaisse les droits de place. À cette époque de l’année : sacré boulot !

Encore six jours, avant l’Aïd al-Kabir. Une foule de moutons, agitée et gueularde, a investi l’endroit, vendeurs et acheteurs à leur trousse. Tohu-bohu indescriptible.

Boujama va, gueule et revient, le pas lourd, le verbe haut, sachant à peine où donner de la tête. Derniers aurevoirs, puis nous le laissons là, ce drôle d’homme, ce second « baba berbère ».

Pour nous : brouillard, bruine bretonne, spectaculaire route en lacets. Et des paysages montagneux rifains tellement beaux, que je ne me risquerais pas à les décrire comme ça, de but en blanc.

Après une heure et cinq kilomètres d’une très jolie et frisquette marche, nous croisons, au détour d’un zigzag, à l’entrée d’un village, un pauvre hère, grand et osseux, littéralement loqueteux. Il porte, de ses longs doigts décharnés, un vieux bidon en aluminium. « Ce sont trois litres de lait frais, nous dit-il, que je pars vendre à Sidi Bourakba. »

Bon... faisons le point. Un vieux bonhomme, la soixantaine passée, s’en va, lent et titubant, vendre ses trois litres de lait matinaux, à cinq kilomètres de chez lui, pour gagner vingt-cinq dirhams. À brûle-pourpoint, je me dis : « Vive le socialisme ! » et « Mais qu’est-ce que tu fous là, Marie, à marcher pour ton petit plaisir bourgeois ? Toi, t’as juste à sourire et profiter ! »

La marche continue en montant, et nous avec en soufflant. Tout au bout de cette longue et tranquille ascension, à un col gardé par une haute antenne téléphonique, nous trouvons Tizi Ouzli, commune de taille modeste, où nous nous étions promis du repos.

Au premier café : on s’engouffre. Atmosphère chaude. Nos mains picotent au contact d’une tasse brûlante. Pour dix dirhams chacun (1 €), on nous sert le ftor, plaisir salutaire du voyageur précaire. Une belle bouchée de pain, trempée d’huile d’olive et souillée de Vache qui rit, écrase une portion d’œuf au plat, puis coule au fond de l’œsophage. L’estomac gargouille de contentement, le moral aussi. Ce petit-déjeuner marocain est un simple délice.

Sur le grand écran, un match de tennis se termine. Alors, nous repartons rassasiés, dans un bruyant « Shokran, b’slama ! Merci, au revoir ! »

Au cœur de la montagne, éparpillés absolument partout en paquets de tâches blanchâtres, de tous petits villages avec invariablement leur mosquée. Cent sentiers, ouverts puis burinés par hommes et ovins, zèbrent les croupes asséchées, tailladent les mamelons d’olives de ce sublime paysage potelé à belle peau maghrébine.

Au bord de la route, au creux des lacets, de nombreux vendeurs d’amandes et de miel attendent leur maigre clientèle. Pour faire filer le temps, ils papotent en sirotant le thé, allongés dans le coffre d’une vieille bagnole ou sous l’ombre chétive d’un arbuste piquant. À deux reprises, on nous offre, tout sourire, une belle poignée de coques oblongues. Quel plaisir !

Quelques milliers d’enjambées, encore, puis nous arrivons à un croisement. Devant, à deux kilomètres, Aknoul. Petite pensée pour Mohamed qui disait : « N’allez pas à Aknoul, ce sont des bandits. » Ouf ! nous bifurquons à droite, juste avant la ville, pour filer plein est. « Ni à Ajdir ni à Boured, ce sont aussi des bandits. » Ah ? Bas mince, alors. C’est notre route…

Ce soir, nous bivouaquons pour la première fois du voyage, au pied d’un olivier, dans le creux d’un petit oued à sec, à quelques pas d’une maison, après que le jeune fils, en l’absence du père, nous ait donné sa bénédiction.

Mais la générosité, ici, est bien plus puissante que la solitude. Le père à peine rentré, son fils vient nous offrir l’hospitalité. L’envie d’être seuls et une légère fainéantise nous font pourtant refuser (déjà, notre tente est plantée, nos sacs vidés et nos affaires rangées). Qu’à cela ne tienne, le fils revient, quinze minutes plus tard, avec un énorme plateau : de thé, de gâteaux et de cacahuètes. Là, sous les étoiles, nous papotons longuement.


  1. à peine 2,5 € 

  2. En anglais, pour s’entraîner mutuellement.