9 octobre 2013

 La magie du voyage : arriver brusquement, échanger intensément, puis repartir. 
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Début de matinée : petit-déjeuner, rien qu’avec des femmes. Nous baragouinons timidement, entre une poignée de cacahuètes et une lampée de café noir, avec ces rifaines de tous âges, dont . Rien à redire, cependant, car notre vocabulaire tarifit est également à la peine. Alors on mime, on grimace, on rigole ! Surtout, on écoute et on observe.

L’ambiance, ici, est simple et sereine. Deux interrogations, pourtant, nous taraudent : « Où est donc Boujama ? Que va-t-il faire de nous, aujourd’hui ? »

En milieu de matinée, Fatima , sans y répondre, nous invite à la suivre, le visage imprimé du même sourire qu’hier, lorsqu’elle me conduisait en cuisine. Avec son bébé collé à elle, noué derrière le dos, elle crapahute sur les sentiers, aussi agilement qu’une chèvre sauvage.

En route, elle nous fait grignoter les fruits d’un petit arbuste piquant, le jujubier ou « pistachier berbère » : c’est âpre, frugal et sucré. Puis en haut, tadam, nous voilà tous devant la petite maison où elle vit, avec son mari Hamadi et leurs trois enfants.

Hamadi a passé six années en France, à Paris, à Lyon, en Corse, à la rue, en taule aussi. Loin de sa famille, déprimé, il n’a rien su fructifier, dépensant ses maigres salaires dans les bars... Il s’est repenti, dit-il à Mathieu au sommet d’une montagne. Il est revenu les poches vides, mais la tête calme et plus sage. Heureux, surtout, de revivre en famille.

« Ces six années n’ont rien apporté de bon », ajoute-t-il. En Corse, cependant, il a appris à bâtir des maisons en pierre, artisanalement. Alors, de retour au pays, sans le sou, méprisé pour ne pas avoir réussi, il s’est mis en tête de construire, perché sur les hauteurs, une maison « à la Corse », chaque pierre posée à la main.

C’est là, sur la terrasse, que Fatima nous sert un délicieux ftor : thé à la menthe, pain chaud, œufs au plat, huile d’olive et figues de barbarie. À deux pas : un potager, un poulailler, des oliviers, des arbres fruitiers, des moutons et la vue, splendide !

Hamadi et Fatima sont marginalisés, pour avoir échoué le rêve de tous et pour n’aspirer, désormais, qu’à une vie sobre et heureuse, là où tous s’échinent sur un mirage de luxe. La « sobriété heureuse » ne fait pas écho dans ces montagnes... Pourtant, au fond, ils sont enviés : de vivre tranquillement, d’être ensemble, et pour la plus belle vue du village.

À cet instant précis, juchés sur ces belles hauteurs rocailleuses, surplombant l’oued Al-Arkoub et sa vallée fertile, nous, nous y voyons une vie rêvée. Là, nos pensées déambulent, se répondent, se bousculent :
— « Si notre bonheur était cette vie ?
— Ne pourrions-nous pas arrêter le voyage, maintenant, et nous installer dans quelque endroit d’ici ?
— En un lieu reculé et tranquille.
— Une maison, petite et rudimentaire.
— Quelques cultures, quelques moutons.
— Ces espaces montagneux, vastes, envoûtants, en guise de terrain d’aventure.
— Et cette douce odeur qui plane partout, un mélange de terre sèche, d’oliveraie, de mystère. »

Qui a dit, à peine chuchoté, Naïfs ? Naïfs ? À coup sûr ! Gardons pourtant ce doux rêve, dans un coin de nos têtes. Laissons-le lentement germer. Et un jour, qui sait...

Fin d’après-midi : Boujama vient nous chercher, pour nous conduire dans son autre foyer, à cinq kilomètres de là, chez sa deuxième et dernière épouse.

Musulman marocain, il peut en avoir jusqu’à quatre, avec toutefois l’obligation morale d’accomplir également , envers chacune de ses épouses, ses devoirs de mari. Même amour, même argent, même situation et la même robe rouge, à l’une comme à l’autre. Boujama, lui, néglige sa première femme , bien plus vieille. Et il semble mal vu pour cela.

À l’heure de quitter Fatima et Hamadi : tristesse. Une bonne entente s’était installée entre nous. Fatima, émotive , pleure à chaudes larmes. Moi aussi, un peu.

Voilà la magie du voyage : arriver brusquement, échanger intensément, puis repartir. Ne faire que passer, beaucoup recevoir, n’avoir à offrir que gentillesse et sourires. Et ne pas se sentir mal : car accepter ce don, c’est apprendre à passer. Cette magie, ce n’est pas le voyageur qui la crée. Elle est déjà là, tout autour. Lui, il ne fait que la chatouiller et s’en nourrir.

Lorsque nous passons le seuil de ce second foyer, que nous rencontrons cette nouvelle famille, notre peine aussitôt s’évanouit. Car, une fois encore, nous sommes reçus avec une telle gentillesse. Finalement se cachait, derrière le bourru Boujama, une bien belle bonté. Qui l’aurait cru ?

Début de matinée : petit-déjeuner, rien qu’avec des femmes. Nous baragouinons timidement, entre une poignée de cacahuètes et une lampée de café noir, avec ces rifaines de tous âges, dont pas une ne parle français. Rien à redire, cependant, car notre vocabulaire tarifit est également à la peine. Alors on mime, on grimace, on rigole ! Surtout, on écoute et on observe.

L’ambiance, ici, est simple et sereine. Deux interrogations, pourtant, nous taraudent : « Où est donc Boujama ? Que va-t-il faire de nous, aujourd’hui ? »

En milieu de matinée, Fatima, sans y répondre, nous invite à la suivre, le visage imprimé du même sourire qu’hier, lorsqu’elle me conduisait en cuisine. Avec son bébé collé à elle, noué derrière le dos, elle crapahute sur les sentiers, aussi agilement qu’une chèvre sauvage.

En route, elle nous fait grignoter les fruits d’un petit arbuste piquant, le jujubier ou « pistachier berbère » : c’est âpre, frugal et sucré. Puis en haut, tadam, nous voilà tous devant la petite maison où elle vit, avec son mari Hamadi et leurs trois enfants.

Hamadi a passé six années en France, à Paris, à Lyon, en Corse, à la rue, en taule aussi. Loin de sa famille, déprimé, il n’a rien su fructifier, dépensant ses maigres salaires dans les bars... Il s’est repenti, dit-il à Mathieu au sommet d’une montagne. Il est revenu les poches vides, mais la tête calme et plus sage. Heureux, surtout, de revivre en famille.

« Ces six années n’ont rien apporté de bon », ajoute-t-il. En Corse, cependant, il a appris à bâtir des maisons en pierre, artisanalement. Alors, de retour au pays, sans le sou, méprisé pour ne pas avoir réussi, il s’est mis en tête de construire, perché sur les hauteurs, une maison « à la Corse », chaque pierre posée à la main.

C’est là, sur la terrasse, que Fatima nous sert un délicieux ftor : thé à la menthe, pain chaud, œufs au plat, huile d’olive et figues de barbarie. À deux pas : un potager, un poulailler, des oliviers, des arbres fruitiers, des moutons et la vue, splendide !

Hamadi et Fatima sont marginalisés, pour avoir échoué le rêve de tous et pour n’aspirer, désormais, qu’à une vie sobre et heureuse, là où tous s’échinent sur un mirage de luxe. La « sobriété heureuse » ne fait pas écho dans ces montagnes... Pourtant, au fond, ils sont enviés : de vivre tranquillement, d’être ensemble, et pour la plus belle vue du village.

À cet instant précis, juchés sur ces belles hauteurs rocailleuses, surplombant l’oued Al-Arkoub et sa vallée fertile, nous, nous y voyons une vie rêvée. Là, nos pensées déambulent, se répondent, se bousculent :
— « Si notre bonheur était cette vie ?
— Ne pourrions-nous pas arrêter le voyage, maintenant, et nous installer dans quelque endroit d’ici ?
— En un lieu reculé et tranquille.
— Une maison, petite et rudimentaire.
— Quelques cultures, quelques moutons.
— Ces espaces montagneux, vastes, envoûtants, en guise de terrain d’aventure.
— Et cette douce odeur qui plane partout, un mélange de terre sèche, d’oliveraie, de mystère. »

Qui a dit, à peine chuchoté, Naïfs ? Naïfs ? À coup sûr ! Gardons pourtant ce doux rêve, dans un coin de nos têtes. Laissons-le lentement germer. Et un jour, qui sait...

Fin d’après-midi : Boujama vient nous chercher, pour nous conduire dans son autre foyer, à cinq kilomètres de là, chez sa deuxième et dernière épouse.

Musulman marocain, il peut en avoir jusqu’à quatre, avec toutefois l’obligation morale d’accomplir également, envers chacune de ses épouses, ses devoirs de mari. Même amour, même argent, même situation et la même robe rouge, à l’une comme à l’autre. Boujama, lui, néglige sa première femme, bien plus vieille. Et il semble mal vu pour cela.

À l’heure de quitter Fatima et Hamadi : tristesse. Une bonne entente s’était installée entre nous. Fatima, émotive, pleure à chaudes larmes. Moi aussi, un peu.

Voilà la magie du voyage : arriver brusquement, échanger intensément, puis repartir. Ne faire que passer, beaucoup recevoir, n’avoir à offrir que gentillesse et sourires. Et ne pas se sentir mal : car accepter ce don, c’est apprendre à passer. Cette magie, ce n’est pas le voyageur qui la crée. Elle est déjà là, tout autour. Lui, il ne fait que la chatouiller et s’en nourrir.

Lorsque nous passons le seuil de ce second foyer, que nous rencontrons cette nouvelle famille, notre peine aussitôt s’évanouit. Car, une fois encore, nous sommes reçus avec une telle gentillesse. Finalement se cachait, derrière le bourru Boujama, une bien belle bonté. Qui l’aurait cru ?


  1. En français, « Petit-déjeuner ».