6 octobre 2013

 Petit condensé Rifain : des hommes beaux et fiers, des paysages sublimes et rudes, de la chaleur et du thé à la menthe.  
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Au loin, une mobylette ondule sur le macadam, pétaradant tout ce qu’elle a de vieillesse, sans fumée ni poussière, car la mécanique est saine et la route est bonne. Qui est en selle, la tête dans le guidon, courbé contre le vent, cet homme de taille moyenne, de corpulence autant, beau pantalon noir, chemisette blanche à carreaux ? C’est Mohamed ! Mohamed de Kandoussi, notre tout premier hôte marocain, notre « baba berbère » devant Allah et pour la vie.

Il zigzague sur la R610, tandis que sa meule ondule, ondule encore, puis arrive à notre niveau et se stoppe net. Pied à terre, il sourit tout grand, tout beau, comme un croissant de lune. « Oh ! Déjà là ? Bien avancés ! C’est bien ! C’est dur ? Rendez-vous au café. J’vous attends. Au café ! » On lance deux shokran à son cul et deux autres en l’air, car déjà, le voilà qui pousse son engin, démarre le moteur et, paf pouf vroum, part au loin, virant à gauche pour disparaître derrière une colline couleur de blé.

Partout, les mêmes collines, pelées, saupoudrées de pustules vert-sécheresse. Et, à l’horizon, une ligne de moyennes montagnes, toute nue, qui dévoile ses formes travaillées par le temps et sa peau ridée, coloriée des beaux marrons d’ici. Dessous, une autre ligne, celle-ci tachetée de mille petits points blancs, oranges ou roses, d’habitations à toit plat. Dessous encore, Mohamed qui réapparaît de derrière sa colline.

Ce zigue-là n’est pas notre dernier Mohamed du voyage. Que non ! Il y en aura une bonne centaine d’autres. Pourtant, il restera foutument bien ancré à nos cervelles, le bougre...

Rendus à Dar El Kebdani, nous sommes posés au café avec lui, à boire un kawa halib (café au lait), tandis que nos jeunes voisins de table, généreux, nous offrent à grignoter de bonnes sardines grillées .

Plus tard, nous déambulons avec Mohamed, dans notre tout premier souk marocain . Ambiance grouillante et animée. Là, poissons à l’étal et carcasses de viande sont pris d’assaut par de sales bandes de mouches, qui s’en délectent. Les étals de fruits, légumes, épices, tissus, ustensiles de cuisine et outils en tout genre, eux, sont épargnés.

Dernière terrasse, dernier thé, puis nous prenons congé de Mohamed, notre « baba berbère ». Shokran bezaf. Merci pour tout.

Treize heures : toujours à crapahuter, sur une route passante, cognés par la chaleur, nous sommes crevés. Pas facile, pourtant, de trouver un lieu où se pauser. Ici, il y a beaucoup d’habitations éparpillées. Et les rares coins d’ombre sont en pente raide, trop visibles ou envahis d’ordures. Nous finissons, tout de même, par nous installer sur la caillasse, sous l’ombre chétive d’un saule blanc dégarni, un peu cachés en contre-haut de l’asphalte, et par dormir. Rythme de la marche difficile, à reprendre, à comprendre. Avons-nous réellement traversé la France à pied  ? Que l’on peut se ramollir, en deux années citadines !

À seize heures, écrasés par une chaleur pompeuse de convictions, nous reprenons quand même la route, comme deux gars du métier. Ça finit de grimper ; c’est simplement beau. Au loin, derrière un massif de petites montagnes pelées, chatoie le grand bleu méditerranéen. À gauche, paysage désormais familier, une étendue de champs arides et décharnés, surplombée par de grandes oliveraies, plantées-là comme des lignes topographiques végétales. À droite, un réseau de ravines , énorme et complexe, coloré du jaune au rouge, en passant par l’ocre, le beige et un gris d’herbe brûlée. Devant, le village de Tugunt, que nous passons rapidement, puis Ourdana, où nous terminons l’étape.

Notre stratégie, alors : trouver le « café du village », commander deux thés à la menthe, puis attendre. Dix secondes s’écoulent et un colosse nous aborde. Ras du caillou, la trentaine tassée, boudiné dans une djellaba et parlant fort, il claque sur le comptoir, très ostensiblement, un billet de cent dirhams (dix euros) et nous offre les thés (à dix dirhams, soit un euro). Merci mon bon monsieur... Autour, les hommes jettent un mauvais œil à cet énergumène, le seul à être fringué traditionnellement.

À peine la chaude boisson portée aux lèvres, l’énergumène saisi nos verres et, dans un charabia hispano-franco-arabe, nous entraîne jusqu’à chez-lui. Une fois encore, nous nous retrouvons « invités d’honneur », plus vite qu’il en faudrait pour l’espérer. C’est ouf !

Notre hôte est serveur, un temps aux Pays-Bas, actuellement en Espagne. Son oncle, que l’on rencontre dans la foulée, est installé en France depuis trente ans et exerçait comme maçon. Désormais retraité, il passe l’Aïd al-Kabir ici, dans son village natal, puis y restera tout l’hiver.

Passons la soirée, vitesse accélérée : douche, visite de leur luxueuse maison, promenade en vieille Mercedes dans les trois grandes villes alentours (Ben Taïeb, Driouch, Midar), thé dans un bar chic, repas poulets-frites accolés et hommes-femmes séparés, à papoter pour Mathieu, à s’abrutir de télévision pour moi, puis dodo enfin réunis.

Petits travailleurs en Europe, ces hommes se conduisent, ici, comme deux pachas, profitant d’un euro bien plus fort que le . Bien entendu, ils taisent à leurs concitoyens les diverses réalités : cette différence monétaire, la vie en Europe lorsque l’on est prolétaire, les difficultés administratives, le manque d’inclusion voire le rejet, etc.

À noter, aussi : la femme de l’oncle vit en France depuis trente années, mais n’aligne pas trois mots de français. Comment s’est-elle intégrée ? A-t-elle un emploi salarié ? Que fait-elle de ses journées ?

Petite confidence de l’oncle : malgré sa retraite, il ne souhaite pas se réinstaller définitivement au Maroc. Depuis tout ce temps, sa vie est en France. Et quelque chose me dit que, désormais, un monde le sépare des Marocains d’ici.

Au loin, une mobylette ondule sur le macadam, pétaradant tout ce qu’elle a de vieillesse, sans fumée ni poussière, car la mécanique est saine et la route est bonne. Qui est en selle, la tête dans le guidon, courbé contre le vent, cet homme de taille moyenne, de corpulence autant, beau pantalon noir, chemisette blanche à carreaux ? C’est Mohamed ! Mohamed de Kandoussi, notre tout premier hôte marocain, notre « baba berbère » devant Allah et pour la vie.

Il zigzague sur la R610, tandis que sa meule ondule, ondule encore, puis arrive à notre niveau et se stoppe net. Pied à terre, il sourit tout grand, tout beau, comme un croissant de lune. « Oh ! Déjà là ? Bien avancés ! C’est bien ! C’est dur ? Rendez-vous au café. J’vous attends. Au café ! » On lance deux shokran à son cul et deux autres en l’air, car déjà, le voilà qui pousse son engin, démarre le moteur et, paf pouf vroum, part au loin, virant à gauche pour disparaître derrière une colline couleur de blé.

Partout, les mêmes collines, pelées, saupoudrées de pustules vert-sécheresse. Et, à l’horizon, une ligne de moyennes montagnes, toute nue, qui dévoile ses formes travaillées par le temps et sa peau ridée, coloriée des beaux marrons d’ici. Dessous, une autre ligne, celle-ci tachetée de mille petits points blancs, oranges ou roses, d’habitations à toit plat. Dessous encore, Mohamed qui réapparaît de derrière sa colline.

Ce zigue-là n’est pas notre dernier Mohamed du voyage. Que non ! Il y en aura une bonne centaine d’autres. Pourtant, il restera foutument bien ancré à nos cervelles, le bougre...

Rendus à Dar El Kebdani, nous sommes posés au café avec lui, à boire un kawa halib (café au lait), tandis que nos jeunes voisins de table, généreux, nous offrent à grignoter de bonnes sardines grillées.

Plus tard, nous déambulons avec Mohamed, dans notre tout premier souk marocain. Ambiance grouillante et animée. Là, poissons à l’étal et carcasses de viande sont pris d’assaut par de sales bandes de mouches, qui s’en délectent. Les étals de fruits, légumes, épices, tissus, ustensiles de cuisine et outils en tout genre, eux, sont épargnés.

Dernière terrasse, dernier thé, puis nous prenons congé de Mohamed, notre « baba berbère ». Shokran bezaf. Merci pour tout.

Treize heures : toujours à crapahuter, sur une route passante, cognés par la chaleur, nous sommes crevés. Pas facile, pourtant, de trouver un lieu où se pauser. Ici, il y a beaucoup d’habitations éparpillées. Et les rares coins d’ombre sont en pente raide, trop visibles ou envahis d’ordures. Nous finissons, tout de même, par nous installer sur la caillasse, sous l’ombre chétive d’un saule blanc dégarni, un peu cachés en contre-haut de l’asphalte, et par dormir. Rythme de la marche difficile, à reprendre, à comprendre. Avons-nous réellement traversé la France à pied ? Que l’on peut se ramollir, en deux années citadines !

À seize heures, écrasés par une chaleur pompeuse de convictions, nous reprenons quand même la route, comme deux gars du métier. Ça finit de grimper ; c’est simplement beau. Au loin, derrière un massif de petites montagnes pelées, chatoie le grand bleu méditerranéen. À gauche, paysage désormais familier, une étendue de champs arides et décharnés, surplombée par de grandes oliveraies, plantées-là comme des lignes topographiques végétales. À droite, un réseau de ravines, énorme et complexe, coloré du jaune au rouge, en passant par l’ocre, le beige et un gris d’herbe brûlée. Devant, le village de Tugunt, que nous passons rapidement, puis Ourdana, où nous terminons l’étape.

Notre stratégie, alors : trouver le « café du village », commander deux thés à la menthe, puis attendre. Dix secondes s’écoulent et un colosse nous aborde. Ras du caillou, la trentaine tassée, boudiné dans une djellaba et parlant fort, il claque sur le comptoir, très ostensiblement, un billet de cent dirhams (dix euros) et nous offre les thés (à dix dirhams, soit un euro). Merci mon bon monsieur... Autour, les hommes jettent un mauvais œil à cet énergumène, le seul à être fringué traditionnellement.

À peine la chaude boisson portée aux lèvres, l’énergumène saisi nos verres et, dans un charabia hispano-franco-arabe, nous entraîne jusqu’à chez-lui. Une fois encore, nous nous retrouvons « invités d’honneur », plus vite qu’il en faudrait pour l’espérer. C’est ouf !

Notre hôte est serveur, un temps aux Pays-Bas, actuellement en Espagne. Son oncle, que l’on rencontre dans la foulée, est installé en France depuis trente ans et exerçait comme maçon. Désormais retraité, il passe l’Aïd al-Kabir ici, dans son village natal, puis y restera tout l’hiver.

Passons la soirée, vitesse accélérée : douche, visite de leur luxueuse maison, promenade en vieille Mercedes dans les trois grandes villes alentours (Ben Taïeb, Driouch, Midar), thé dans un bar chic, repas poulets-frites accolés et hommes-femmes séparés, à papoter pour Mathieu, à s’abrutir de télévision pour moi, puis dodo enfin réunis.

Petits travailleurs en Europe, ces hommes se conduisent, ici, comme deux pachas, profitant d’un euro bien plus fort que le dirham marocain. Bien entendu, ils taisent à leurs concitoyens les diverses réalités : cette différence monétaire, la vie en Europe lorsque l’on est prolétaire, les difficultés administratives, le manque d’inclusion voire le rejet, etc.

À noter, aussi : la femme de l’oncle vit en France depuis trente années, mais n’aligne pas trois mots de français. Comment s’est-elle intégrée ? A-t-elle un emploi salarié ? Que fait-elle de ses journées ?

Petite confidence de l’oncle : malgré sa retraite, il ne souhaite pas se réinstaller définitivement au Maroc. Depuis tout ce temps, sa vie est en France. Et quelque chose me dit que, désormais, un monde le sépare des Marocains d’ici.


  1. « Shokran » ou « Choukran » : en français, « Merci ».