Soirée du 5 octobre 2013

 C'est comme si ce Mohamed, cette famille, cette première nuit... nous disaient, nous criaient, à quel point le monde est beau.  
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Kandoussi : peu d’habitations, une mosquée, une petite boutique, deux cafés l’un face à l’autre. Ici, c’est un croisement d’importance : à gauche, direction Driouch (capitale de province) ; à droite, Dar El Kebdani puis Ben Taïeb (respectivement, pour demain et après-demain). À la terrasse des cafés : beaucoup d’hommes, aucune femme.

Cinq kilomètres avant, rencontre de Mohamed, cinquantenaire, belle moustache. Perplexe de nous voir ici, il nous a donné rendez-vous au café, avant de disparaître sur sa vieille mobylette. Nous le cherchons maintenant du regard, intimidés par tant d’yeux braqués sur nous, extra-terrestres en voyage. Un cinquantenaire à moustache ? Pas facile à repérer, au milieu d’un troupeau d’hommes virils et moustachus. Ah ! enfin le voilà, sur une chaise à l’épicerie.

Rassurés, nous nous asseyons à côté, tout timide.
— « Que voulez-vous ? À boire ? À manger ?
— Un thé à la menthe, c’est très bien. »
Premiers instants d’une soirée mémorable.

Mohamed , donc : cinquantenaire, belle moustache, chemisette à carreaux, cheveux grisonnants, petits yeux bienveillants, ne parle pas le français. C’est un berbère du Rif : il parle l’arabe marocain (le darija), bien sûr, mais surtout le tarifit (ou rifain), le dialecte berbère d’ici. Vas-y Mathieu, remballe ton guide franco-arabe ! Ce soir, nous apprendrons un nouveau langage, universel celui-là : le « traveller in linguistic crap », un gloubi-boulga de gestuelle, d’arabe, de français et de diverses mimiques aussi éloquentes que loufoques. Dommage que l’on ne parle ni néerlandais ni allemand, car Mohamed, lui, les bafouille. La plupart de ses frères, sœurs, neveux et nièces, en effet, vivent aux Pays-Bas. Lui, dernier rejeton de la famille, a dû rester ici.

Heureusement pour tous trois, nous avons l’épicier, Jamal dit « beau chameau » , qui a quelques mots de français dans sa besace linguistique. Aussi, grâce à un petit fascicule préparé en France, traduit en arabe classique par une amie, nous expliquons notre projet : d’où venons-nous, où allons-nous, pourquoi… Allant et venant autour de la petite table, les hommes sont curieux. L’ambiance est bon enfant. Mohamed et Jamal nous apprennent nos premiers mots tarifit, que Mathieu note scrupuleusement et que nous rabâchons laborieusement. Ça fait rire.

Par convention culturelle, par pudeur ou par respect, les hommes, sans m’ignorer totalement, parlent surtout à Mathieu. C’est lui que l’on questionne, de lui que l’on attend les réponses. Malgré cela, je tâche de participer et de ne pas trop m’effacer.

La nuit déjà est tombée, lorsque nous abordons le sujet épineux :
— « Où dormir ?  Pouvons-nous bivouaquer quelque part ? Dans le champ derrière la boutique ?
— Non ! dit Mohamed, dormez chez-moi. »
Est-ce par pure gentillesse, obligation, culture de l’hospitalité ? Ou, peut-être, est-ce par affection pour l’Europe, comme pour remercier ce continent d’accueillir un quart des berbères du Rif  ? Ou, peut-être encore, un mélange de tout ça ? Quoi qu’il en soit, lorsque Mohamed se lève, Jamal nous lance : « Va avec lui. »

Nous embarquons dans une vieille bagnole, celle d’un jeune appelé pour l’occasion, puis rebroussons chemin, suivant la mob de Mohamed. Cette nuit, nous dormirons en sécurité.

Peur de dormir sous la tente ? Non ! Mais, pour cette première nuit voyageuse, nous appréhendions un peu. En France, aucun problème, tu dors où tu veux , même dans le jardin d’un Trésor public en Creuse... Ici, dans ces plaines peuplées et déboisées, sans langage pour s’expliquer, c’est une gageure. Alors, autant profiter d’un bel accueil.

La voiture s’immobilise en pétaradant, devant l’enceinte blanche d’une petite cour terreuse. Mohamed nous attend, les bras grands ouverts. À côté, trois femmes : son épouse et ses deux filles. M’embrassant avec chaleur, elles semblent heureuses de nous recevoir.

Puis, tout va très vite. Je me retrouve dans un petit salon, seule, à grignoter gâteaux et cacahuètes, devant la télévision et les informations nationales. Les femmes me rejoignent. Aucune d’elle ne parle français, mais je comprends la proposition : « Oui pour une bonne douche ! » Bonus : elles m’habillent d’un pyjama propre et me coiffent d’un foulard, noué à la berbère, derrière la nuque.

Je retrouve ensuite Mohamed et Mathieu. Étendus comme deux pachas sur les banquettes moelleuses du « salon invité », ils me complimentent pour ma tenue. Quoi ? Avec ce pyjama vert à tête d’ourson ? Hypocrites ! Je suis, en vérité, franchement ridicule .

Ce soir, c’est repas d’honneur : poulet-frites et coca-cola. Les femmes mangent à part, ne venant à nous que pour servir et débarrasser. Après manger, je quitte les hommes pour le restant de la nuit. Les femmes, joviales, me proposent une séance de tatouage au henné. Enthousiasmée par leur générosité, leur gentillesse et leur simplicité, j’accepte sans me soucier des implications…

Le henné W est un arbuste épineux dont les feuilles, réduites en poudre, produisent des teintes rouges, jaunes et orangées. Au Maghreb, les tatouages au henné sont très prisés pour les fêtes (mariages, naissances, fêtes religieuses) ; ils sont également un cadeau à offrir aux « invitées de marque ». Ainsi, mes trois hôtesses vont me badigeonner, durant deux heures, les mains puis les pieds , qu’elles bandent ensuite de chiffons blancs. Dès lors, je ne peux plus me déplacer, ni même manger ou boire seule.

Toutes quatre, nous nous couchons sur le sol du petit salon. Que fait Mathieu ? Pas la moindre idée. Bizarre, pour cette première nuit, de dormir sans lui. Un peu flippant, aussi. Mais quelle soirée étonnante ! La mère et les deux filles, qui plus est, sont d’une complicité singulière. Ça donne envie...

Kandoussi : peu d’habitations, une mosquée, une petite boutique, deux cafés l’un face à l’autre. Ici, c’est un croisement d’importance : à gauche, direction Driouch (capitale de province) ; à droite, Dar El Kebdani puis Ben Taïeb (respectivement, pour demain et après-demain). À la terrasse des cafés : beaucoup d’hommes, aucune femme.

Cinq kilomètres avant, rencontre de Mohamed, cinquantenaire, belle moustache. Perplexe de nous voir ici, il nous a donné rendez-vous au café, avant de disparaître sur sa vieille mobylette. Nous le cherchons maintenant du regard, intimidés par tant d’yeux braqués sur nous, extra-terrestres en voyage. Un cinquantenaire à moustache ? Pas facile à repérer, au milieu d’un troupeau d’hommes virils et moustachus. Ah ! enfin le voilà, sur une chaise à l’épicerie.

Rassurés, nous nous asseyons à côté, tout timide.
— « Que voulez-vous ? À boire ? À manger ?
— Un thé à la menthe, c’est très bien. »
Premiers instants d’une soirée mémorable.

Mohamed, donc : cinquantenaire, belle moustache, chemisette à carreaux, cheveux grisonnants, petits yeux bienveillants, ne parle pas le français. C’est un berbère du Rif : il parle l’arabe marocain (le darija), bien sûr, mais surtout le tarifit (ou rifain), le dialecte berbère d’ici. Vas-y Mathieu, remballe ton guide franco-arabe ! Ce soir, nous apprendrons un nouveau langage, universel celui-là : le « traveller in linguistic crap », un gloubi-boulga de gestuelle, d’arabe, de français et de diverses mimiques aussi éloquentes que loufoques. Dommage que l’on ne parle ni néerlandais ni allemand, car Mohamed, lui, les bafouille. La plupart de ses frères, sœurs, neveux et nièces, en effet, vivent aux Pays-Bas. Lui, dernier rejeton de la famille, a dû rester ici.

Heureusement pour tous trois, nous avons l’épicier, Jamal dit « beau chameau », qui a quelques mots de français dans sa besace linguistique. Aussi, grâce à un petit fascicule préparé en France, traduit en arabe classique par une amie, nous expliquons notre projet : d’où venons-nous, où allons-nous, pourquoi… Allant et venant autour de la petite table, les hommes sont curieux. L’ambiance est bon enfant. Mohamed et Jamal nous apprennent nos premiers mots tarifit, que Mathieu note scrupuleusement et que nous rabâchons laborieusement. Ça fait rire.

Par convention culturelle, par pudeur ou par respect, les hommes, sans m’ignorer totalement, parlent surtout à Mathieu. C’est lui que l’on questionne, de lui que l’on attend les réponses. Malgré cela, je tâche de participer et de ne pas trop m’effacer.

La nuit déjà est tombée, lorsque nous abordons le sujet épineux :
— « Où dormir ?  Pouvons-nous bivouaquer quelque part ? Dans le champ derrière la boutique ?
— Non ! dit Mohamed, dormez chez-moi. »
Est-ce par pure gentillesse, obligation, culture de l’hospitalité ? Ou, peut-être, est-ce par affection pour l’Europe, comme pour remercier ce continent d’accueillir un quart des berbères du Rif ? Ou, peut-être encore, un mélange de tout ça ? Quoi qu’il en soit, lorsque Mohamed se lève, Jamal nous lance : « Va avec lui. »

Nous embarquons dans une vieille bagnole, celle d’un jeune appelé pour l’occasion, puis rebroussons chemin, suivant la mob de Mohamed. Cette nuit, nous dormirons en sécurité.

Peur de dormir sous la tente ? Non ! Mais, pour cette première nuit voyageuse, nous appréhendions un peu. En France, aucun problème, tu dors où tu veux, même dans le jardin d’un Trésor public en Creuse... Ici, dans ces plaines peuplées et déboisées, sans langage pour s’expliquer, c’est une gageure. Alors, autant profiter d’un bel accueil.

La voiture s’immobilise en pétaradant, devant l’enceinte blanche d’une petite cour terreuse. Mohamed nous attend, les bras grands ouverts. À côté, trois femmes : son épouse et ses deux filles. M’embrassant avec chaleur, elles semblent heureuses de nous recevoir.

Puis, tout va très vite. Je me retrouve dans un petit salon, seule, à grignoter gâteaux et cacahuètes, devant la télévision et les informations nationales. Les femmes me rejoignent. Aucune d’elle ne parle français, mais je comprends la proposition : « Oui pour une bonne douche ! » Bonus : elles m’habillent d’un pyjama propre et me coiffent d’un foulard, noué à la berbère, derrière la nuque.

Je retrouve ensuite Mohamed et Mathieu. Étendus comme deux pachas sur les banquettes moelleuses du « salon invité », ils me complimentent pour ma tenue. Quoi ? Avec ce pyjama vert à tête d’ourson ? Hypocrites ! Je suis, en vérité, franchement ridicule.

Ce soir, c’est repas d’honneur : poulet-frites et coca-cola. Les femmes mangent à part, ne venant à nous que pour servir et débarrasser. Après manger, je quitte les hommes pour le restant de la nuit. Les femmes, joviales, me proposent une séance de tatouage au henné. Enthousiasmée par leur générosité, leur gentillesse et leur simplicité, j’accepte sans me soucier des implications…

Le henné est un arbuste épineux dont les feuilles, réduites en poudre, produisent des teintes rouges, jaunes et orangées. Au Maghreb, les tatouages au henné sont très prisés pour les fêtes (mariages, naissances, fêtes religieuses) ; ils sont également un cadeau à offrir aux « invitées de marque ». Ainsi, mes trois hôtesses vont me badigeonner, durant deux heures, les mains puis les pieds, qu’elles bandent ensuite de chiffons blancs. Dès lors, je ne peux plus me déplacer, ni même manger ou boire seule.

Toutes quatre, nous nous couchons sur le sol du petit salon. Que fait Mathieu ? Pas la moindre idée. Bizarre, pour cette première nuit, de dormir sans lui. Un peu flippant, aussi. Mais quelle soirée étonnante ! La mère et les deux filles, qui plus est, sont d’une complicité singulière. Ça donne envie...


  1. En français, « voyageur dans la merde linguistique ». 

  2. En arabe, ǧamiyl = beau et ǧamal = chameau. Pour son prénom, Jamal préfère la première étymologie, tandis que Mathieu, taquin, lui propose la seconde. 

  3. Shokran Diha ! :-) 

  4. En 2011, lors de notre premier voyage au long cours, 3000 km en diagonale, sur 149 bivouacs, beaucoup ont été épiques, loufoques, cocasses ou magiques. 

  5. Voir l’article Wikipedia Le henné