4 octobre 2013

 Plus de repère, juste quelques dirhams en poche et les taxis au bout du boulevard. 
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Première nuit marocaine : agitée. Pas rassurés, nous n’avons dormi que d’un seul œil, épiant les va-et-vient dans l’appartement, tandis qu’un moustique coriace, virevoltant dans les aigus, ne nous laissait aucun répit.

Six heures neuf, lever du soleil : la longue complainte du muezzin nous réveille. C’est l’appel à as-soubh, première des cinq prières quotidiennes W.

Presque apaisée, bercée par les notes étouffées et stridentes que crachent les haut-parleurs du minaret, je me rendors souriante. Ambiance marocaine…

Huit heures. Réveil aussi bizarre que le coucher. Dans la cuisine, un jeune homme prépare le petit-déj’. Il ne parle pas français.

De toute évidence, ce n’est pas le collègue d’Abdellatif : sans être surpris de nous voir, il ne semble au courant de rien. Très gentiment, il nous gesticule sa question : « café ou chocolat chaud ? » Nous voilà, alors, avec un parfait inconnu, sans aucun langage commun, à siroter une boisson chaude. Joli ! Cocasse ! Mon petit doigt me souffle, pourtant, que cela se répétera tout au long du voyage…

Sans traîner, nous quittons l’appartement. Dehors, au pied du grand boulevard, où trouver un taxi ? C’est parti dans un sens. Cent mètres plus loin, un cinquantenaire, belle moustache, nous fait comprendre que Nador est de l’autre côté et nous enjoint, tout naturellement, à le suivre.

Dix minutes et trente dirhams plus tard, nous voici largués sur la grand-place, plongés dans le bouillonnement matinal d’une grande ville marocaine, perdus sur une autre planète. Que nous sommes mal à l’aise, en sac à dos et tenue de boy-scout ! Ici, pour nous, tout est nouveau. Une chaleur étouffante, malgré la Méditerranée à deux pas. Des voitures qui côtoient des carrioles , tirées par ânes et mulets. Et, à même le trottoir, des vendeurs de bric et de broc qui s’installent, un peu pouilleux et misérables. Vite ! trouver un endroit calme, pour se poser et réfléchir.

En marge de la place du marché, en face de la plage en travaux, nous trouvons enfin un banc, à dix petits mètres d’un bel amas d’ordures. Prises d’assaut par quelques aigrettes garzettes , les ordures gâtent et grisent leur plumage, d’habitude si blanc, si beau, que c’en est trop pour moi.

Sur l’épaule de Mathieu, je craque et je pleure : « Qu’est-ce qu’on fout là ? Regarde ces garzettes ! Chez nous, on les admire au cœur de magnifiques marais. Là, elles valent pas mieux que des foutus pigeons. Tout est sale. On se croirait dans une ville en guerre. J’suis pas venu pour ça. Merde ! »

Mathieu, lui, gère le choc. Il dit les mots pour me calmer, pour me remettre en place. Nous quittons cet endroit, trouvons un hôtel et, à l’abri des regards, laissons la pression retomber.

Reposés, allégés de nos bagages, nous sortons prendre le pouls de la ville, de ses rues grouillantes, de ses quartiers populaires, l’œil gambadeur et l’oreille indiscrète.

À force de marcher, nous nous retrouvons sur une petite hauteur, à piétiner dans un quartier pauvre, sale et poussiéreux. Là, dans les ruelles étroites et sinueuses, des garçons courent et s’amusent, une femme entre chez une voisine, une autre cuisine sur le seuil d’une lourde porte en bois, deux fillettes s’acquittent d’une quelconque tâche pour la maman, une vielle est assise et attend.

Lorsque, blancs-becs en promenade, nous passons devant eux, tous s’arrêtent ostensiblement et nous regardent étonnés. Poliment, nous leur jetons de nombreux sourires et quelques salam. Les touristes ne doivent pas souvent s’aventurer par ici. Peut-être est-ce dangereux ? Qu’importe !

Car notre essentiel de voyageur est de sortir des sentiers battus, de partir à la découverte du Maroc populaire. Nous ne sommes pas venus barouder dans des cartes postales, dans des lieux à gogos et à touristes, dans the place to be ! Nous serons sales, précaires et fatigués, que cela force notre humilité, nous rende simples et accessibles. Et que l’on nous ouvre les petites portes…

En redescendant : belle vue. Les maisons, couleur brique ou béton, plongent vers le cœur bruyant de Nador, comme les marches usées d’un vieil escalier décrépit. Sur les toits, une kyrielle de vêtements, de tous coloris, ondule avec mollesse, tandis qu’une nuée de paraboles, blanches ou rouillées, exhibe fièrement ses rondeurs. Partout, des chats piteux et malingres s’ébrouent en miaulant, puis se promènent, en grandes bandes désorganisées, mendiant leur pitance au rythme des cailloux qu’on leur jette.

Plus tard : chāï bil n’anā (thé à la menthe) en terrasse et petites courses alimentaires. Les commerçants, sympathiques, sont ravis de nous apprendre quelques mots et politesses. Déjà, nous sommes plus sereins.

Le soir, à un snack, nous retrouvons Abdellatif et un ami. Sitôt fini l’exquis « jus royal » (amande, ananas, avocat, banane), ils nous proposent une virée en voiture, pour découvrir la plus belle vue sur Nador. OK. Nous partons.

Passé le traditionnel « barrage policier de sortie de ville », nous quittons l’effervescence de cette grande agglomération (505 000 habitants en 2004). La vieille Renault 21 entame une longue et chaotique montée en forêt, dans la plus profonde pénombre. La route est étroite, défoncée, pleine de nids de poule. Tout en bavardant, Mathieu me lance de brefs regards inquiets. Encore une fois, est-ce bien prudent de partir si loin, de nuit, avec deux inconnus, dans une forêt excentrée et avec, pour seule défense, une bonne dose de confiance et un Opinel en poche ?

Finalement, notre psychose s’éteint lorsque, au détour d’un dernier virage, les lumières d’un restaurant-bar fendent l’obscurité. Là, le spectacle est magnifique. Un millier de jaunes électriques éclate dans la nuit, dessinant chaque contour, avenue, rue ou ruelle de l’agglomération nadorienne. Le centre-ville, le port et la longue R610 brillent entre tous. C’est immense ! Les quartiers pauvres, la lagune de Marchica , les reliefs alentour et les campagnes lointaines, eux, demeurent dans un noir absolu. Quel contraste ! Merci Abdellatif pour cette découverte.

Nous nous couchons tard, les yeux brillants, plein de belles pensées en tête. Demain commence le vrai voyage : la marche.

Première nuit marocaine : agitée. Pas rassurés, nous n’avons dormi que d’un seul œil, épiant les va-et-vient dans l’appartement, tandis qu’un moustique coriace, virevoltant dans les aigus, ne nous laissait aucun répit.

Six heures neuf, lever du soleil : la longue complainte du muezzin nous réveille. C’est l’appel à as-soubh, première des cinq prières quotidiennes.

Presque apaisée, bercée par les notes étouffées et stridentes que crachent les haut-parleurs du minaret, je me rendors souriante. Ambiance marocaine…

Huit heures. Réveil aussi bizarre que le coucher. Dans la cuisine, un jeune homme prépare le petit-déj’. Il ne parle pas français.

De toute évidence, ce n’est pas le collègue d’Abdellatif : sans être surpris de nous voir, il ne semble au courant de rien. Très gentiment, il nous gesticule sa question : « café ou chocolat chaud ? » Nous voilà, alors, avec un parfait inconnu, sans aucun langage commun, à siroter une boisson chaude. Joli ! Cocasse ! Mon petit doigt me souffle, pourtant, que cela se répétera tout au long du voyage…

Sans traîner, nous quittons l’appartement. Dehors, au pied du grand boulevard, où trouver un taxi ? C’est parti dans un sens. Cent mètres plus loin, un cinquantenaire, belle moustache, nous fait comprendre que Nador est de l’autre côté et nous enjoint, tout naturellement, à le suivre.

Dix minutes et trente dirhams plus tard, nous voici largués sur la grand-place, plongés dans le bouillonnement matinal d’une grande ville marocaine, perdus sur une autre planète. Que nous sommes mal à l’aise, en sac à dos et tenue de boy-scout ! Ici, pour nous, tout est nouveau. Une chaleur étouffante, malgré la Méditerranée à deux pas. Des voitures qui côtoient des carrioles, tirées par ânes et mulets. Et, à même le trottoir, des vendeurs de bric et de broc qui s’installent, un peu pouilleux et misérables. Vite ! trouver un endroit calme, pour se poser et réfléchir.

En marge de la place du marché, en face de la plage en travaux, nous trouvons enfin un banc, à dix petits mètres d’un bel amas d’ordures. Prises d’assaut par quelques aigrettes garzettes, les ordures gâtent et grisent leur plumage, d’habitude si blanc, si beau, que c’en est trop pour moi.

Sur l’épaule de Mathieu, je craque et je pleure : « Qu’est-ce qu’on fout là ? Regarde ces garzettes ! Chez nous, on les admire au cœur de magnifiques marais. Là, elles valent pas mieux que des foutus pigeons. Tout est sale. On se croirait dans une ville en guerre. J’suis pas venu pour ça. Merde ! »

Mathieu, lui, gère le choc. Il dit les mots pour me calmer, pour me remettre en place. Nous quittons cet endroit, trouvons un hôtel et, à l’abri des regards, laissons la pression retomber.

Reposés, allégés de nos bagages, nous sortons prendre le pouls de la ville, de ses rues grouillantes, de ses quartiers populaires, l’œil gambadeur et l’oreille indiscrète.

À force de marcher, nous nous retrouvons sur une petite hauteur, à piétiner dans un quartier pauvre, sale et poussiéreux. Là, dans les ruelles étroites et sinueuses, des garçons courent et s’amusent, une femme entre chez une voisine, une autre cuisine sur le seuil d’une lourde porte en bois, deux fillettes s’acquittent d’une quelconque tâche pour la maman, une vielle est assise et attend.

Lorsque, blancs-becs en promenade, nous passons devant eux, tous s’arrêtent ostensiblement et nous regardent étonnés. Poliment, nous leur jetons de nombreux sourires et quelques salam. Les touristes ne doivent pas souvent s’aventurer par ici. Peut-être est-ce dangereux ? Qu’importe !

Car notre essentiel de voyageur est de sortir des sentiers battus, de partir à la découverte du Maroc populaire. Nous ne sommes pas venus barouder dans des cartes postales, dans des lieux à gogos et à touristes, dans the place to be ! Nous serons sales, précaires et fatigués, que cela force notre humilité, nous rende simples et accessibles. Et que l’on nous ouvre les petites portes…

En redescendant : belle vue. Les maisons, couleur brique ou béton, plongent vers le cœur bruyant de Nador, comme les marches usées d’un vieil escalier décrépit. Sur les toits, une kyrielle de vêtements, de tous coloris, ondule avec mollesse, tandis qu’une nuée de paraboles, blanches ou rouillées, exhibe fièrement ses rondeurs. Partout, des chats piteux et malingres s’ébrouent en miaulant, puis se promènent, en grandes bandes désorganisées, mendiant leur pitance au rythme des cailloux qu’on leur jette.

Plus tard : chāï bil n’anā (thé à la menthe) en terrasse et petites courses alimentaires. Les commerçants, sympathiques, sont ravis de nous apprendre quelques mots et politesses. Déjà, nous sommes plus sereins.

Le soir, à un snack, nous retrouvons Abdellatif et un ami. Sitôt fini l’exquis « jus royal » (amande, ananas, avocat, banane), ils nous proposent une virée en voiture, pour découvrir la plus belle vue sur Nador. OK. Nous partons.

Passé le traditionnel « barrage policier de sortie de ville », nous quittons l’effervescence de cette grande agglomération (505 000 habitants en 2004). La vieille Renault 21 entame une longue et chaotique montée en forêt, dans la plus profonde pénombre. La route est étroite, défoncée, pleine de nids de poule. Tout en bavardant, Mathieu me lance de brefs regards inquiets. Encore une fois, est-ce bien prudent de partir si loin, de nuit, avec deux inconnus, dans une forêt excentrée et avec, pour seule défense, une bonne dose de confiance et un Opinel en poche ?

Finalement, notre psychose s’éteint lorsque, au détour d’un dernier virage, les lumières d’un restaurant-bar fendent l’obscurité. Là, le spectacle est magnifique. Un millier de jaunes électriques éclate dans la nuit, dessinant chaque contour, avenue, rue ou ruelle de l’agglomération nadorienne. Le centre-ville, le port et la longue R610 brillent entre tous. C’est immense ! Les quartiers pauvres, la lagune de Marchica, les reliefs alentour et les campagnes lointaines, eux, demeurent dans un noir absolu. Quel contraste ! Merci Abdellatif pour cette découverte.

Nous nous couchons tard, les yeux brillants, plein de belles pensées en tête. Demain commence le vrai voyage : la marche.


  1. Voir l’article Wikipedia cinq prières quotidiennes